— Vois-tu, Petit Vieux, il n’est pas juste qu’un homme ait à lui seul tant de ruches. Si tu m’en crois, un jour qu’il sera dans la forêt, tu emporteras un essaim.
— Cela, non, ni maintenant ni jamais. Toi et moi lui avons donné le nom de Père.
Elle me sauta au cou et cria avec une fureur d’amour :
— Toi seul, Petit Vieux, es pour moi tous les hommes. Il n’y a ni père ni frère pour Iule.
Elle exprimait là un sentiment selon le cœur même de la vie et une fois elle l’avait dit déjà, au temps de notre passage chez les briquetiers. Toute sa vie, la femme la donne en une fois à celui qui lui est arrivé le premier et ensuite les autres hommes peuvent venir ou passer leur chemin : son amour n’a saigné qu’une fois. Si j’avais dit : « Je repartirai au matin, je frapperai entre les tempes cet homme que la première tu appelas père et qui a des abeilles, » elle-même m’eût passé la cognée. Je ne l’aurais pas moins aimée pour cela.
Nous retournâmes voir le vieillard. Deux fois la terre avait tourné et ce jour-là la pluie tombait doucement. J’avais tué un écureuil près de la maison. Je me figurais la joie du solitaire quand je lui dirais :
— Il était tout frais de vie. Vois, c’est pour toi que je l’ai tué.
Mais sitôt qu’il aperçut le sang, il repoussa ma main et dit rudement :
— Tu as immolé une chair vivante. Maintenant ta main à jamais sera rouge. Comment veux-tu qu’entre toi et moi, il n’y ait pas la pensée de cette mort ?
Et ensuite il contempla l’écureuil.