— C’était la gaîté de la forêt. Sa femelle le cherchera dans l’ombre et ne le trouvera plus. Peut-être il avait des petits.
Iule riait.
— Ce n’est là qu’une bête et tu en parles comme si c’était un de nous.
— La vie est la vie ! cria-t-il en secouant son front chevelu. Il n’y a pas plus de vie en Petit Vieux et toi qu’il n’y en avait dans cet animal. Et toute chose qui vit est sacrée. Il a suffi d’un geste pour lui enlever la vie ; et nulle force au monde ne pourrait la lui rendre. Cependant il avait un cœur et des poumons et une chair comme vous deux. Il avait une petite âme farouche et tendre qui criait de plaisir et de douleur.
Iule cessa de rire et elle regarda l’écureuil avec des yeux étonnés. Son souffle courait rapide. Elle se serra contre moi.
— Vois donc ! Si cette bête avait eu réellement un cœur comme il le dit ! Jamais ni toi ni moi nous n’aurions pensé à cela.
Moi aussi je tenais mon regard fixé sur cette pauvre chose de vie raidie à terre. Je n’éprouvais plus l’ancien orgueil de l’homme qui a abattu une proie. Je pensais : « Voilà, il a raison. Je l’ai tuée et je ne pourrais lui rendre la vie. » Je n’aurais pu dire pourquoi je cachais mes mains derrière mon dos.
Il me vit triste et pensif. Son visage s’éclaira ; il avait les sensations mobiles et fraîches des jeunes hommes de l’humanité.
— Je lis dans tes yeux, me dit-il joyeusement. Maintenant cette bête morte tressaillira en toi chaque fois que te reviendra la mauvaise tentation. Tu ne frapperas plus aucun animal en vie, ayant reçu toi-même la mesure de vie. Vois cependant : si toi et moi avions mangé de sa chair, nous n’aurions point fait autre chose que si nous avions mangé l’un de l’autre puisque la vie est la même chez tous les êtres. Autrefois, quand j’habitais chez les hommes, je n’éprouvais pas de répugnance à me nourrir de viandes : tous le faisaient ainsi par un instinct sauvage. Et puis un jour, étant venu avec mon fusil dans cette forêt, je tuai un ramier. Ma faim était ardente : je le dévorai chaud encore, dans le dernier frisson de la vie ; je déchirai ses fibres avec des dents rouges, comme une bête carnassière. Mais tout à coup le goût du sang frais me tourna le cœur. Je regardai profondément en moi et j’eus horreur. Crois-moi, il en sera de même pour toi si tu veux écouter la nature.
Il se baissa, pieusement prit entre ses mains l’écureuil, et m’ayant montré la bêche, il me dit d’aller devant, en dehors des limites de l’enclos. C’est ainsi qu’il appelait le coin de la forêt où il vivait.