M. Jasper, sur les conseils de Hoefnaegel, se refusait à indemniser le pâtira, prétextant que la maçonnerie était terminée au moment de l’accident: le pauvre Tone, revenu là pour chercher une truelle oubliée, ne pouvait être considéré comme une victime du travail. Un procès suivit et les juges encore une fois avaient donné raison au riche contre le pauvre.

C’est alors que tardivement la bonne conscience s’éveillait chez Jasper: sans doute il avait eu le droit pour lui, mais l’humanité? Et petit à petit il s’était mis à penser, sur les devoirs des hommes entre eux, autrement qu’il n’avait pensé jusque-là. On apprit un jour qu’il visitait régulièrement ce Tone, lui apportant des secours et, sitôt qu’il put quitter son grabat, l’aidant à se mouvoir en le soutenant sous les bras; un frère ne l’eût pas autrement fait pour un frère. Encore s’il s’était arrêté là! Mais bientôt il se mettait à fréquenter les petites gens de métier, les hommes du port, les sans-travail et ce qui pouvait être considéré comme la racaille de la ville.

Le grand poêle de faïence ronflait, puissamment chargé de houille. Quelquefois le petit claquement sec d’un ongle au fourneau des pipes faisait tomber les cendres dans les seaux de cuivre. Des salives jutaient au sable des crachoirs. Chaque fois qu’un des buveurs portait le verre à ses lèvres, un léger grésillement de mousse bruissait, le frissement d’une écume de neige qui fond au soleil. Et le silence était sourd, feutré, comme dans les lieux de dévotion, un silence où les derniers bruits du dehors s’émoussaient, vagues, tout de suite éteints; des voix semblaient parler dans le ciel, très loin.

IL SAUTILLE ENTRE SES BÉQUILLES COMME UN FAUCHEUX SUR SES TROIS PATTES [(P. 90)].

Tout à coup, dans la volière de bronze du beffroi, les oiseaux du carillon gazouillèrent. Un floconnement de notes rouillées frileusement tourbillonna dans la petite mort blanche de la place. Puis, du bout de sa niche, le jaquemart avec son épée d’or frappa dix coups. L’heure tomba lente, lourde sur la ville comme au fond d’un puits. Alors Jasper, un peu affaissé sur lui-même, leva soudain la tête comme s’il eût ouï une voix surnaturelle qui lui commandait de parler.

—Je voulais vous dire quelque chose, fit-il, c’est pour cela que je suis entré. Voilà, oui, l’un va à droite, et l’autre va à gauche. Ainsi l’on se perd de vue. Cependant tous les chemins ne sont pas bons. Il y a toujours quelqu’un qui marche avant les autres dans la voie de la vérité. J’ai été longtemps un homme qui faisait le mal et qui se croyait en paix avec sa conscience. Mais alors je n’avais pas de conscience. Je vivais d’une vie machinale et pour moi seul. Et c’est seulement à présent que je commence à voir les choses comme elles sont.

Il y avait tant de temps que son cœur lourd se taisait! tant de temps qu’il acceptait d’être la fable des bonnes gens sans se plaindre! Mais l’heure avait sonné là-haut, les dix coups du jaquemart, comme l’avertissement d’un personnage fatidique. Et maintenant les paroles lui venaient, pressées, faciles, sans qu’il eût besoin de les chercher, lui dont la voix péniblement remontait du fond de son habituelle taciturnité, comme le renâclement rouillé des chaînes d’une vieille horloge quand on tire les poids.

—Oui, fit hypocritement Hoefnaegel près de lui, c’est seulement à présent qu’il commence à voir les choses telles qu’elles sont.

M. Jasper but une gorgée à son verre et puis, regardant le petit homme rond, il lui dit sans colère: