Et il lui avait pris les mains, il le regardait avec des yeux d’adoration humble, comme un chien à grosse tête.
Josina était outrée que tous ces gens, et Tone parmi les autres, appelassent si familièrement par son petit nom un homme de l’honorabilité de Joost. Mais ne leur en avait-il pas donné le droit en s’acoquinant à cette basse plèbe? Elle disait en sanglotant qu’elle ne survivrait pas à une telle humiliation. Et en même temps elle obligeait Liesje à tenir ouvert un parapluie, de peur que M. Jasper ne se mouillât sous la petite pluie fine.
Jasper Joost avait dans la gorge un hoquet qui, à chaque mot qu’il voulait dire, remontait. Sa petite folie du matin était tombée: ce n’était plus qu’un brave homme qui aurait été heureux de s’employer à soulager la misère générale. Il fit un effort et à la fin quelques mots venaient: il leur dit qu’il ne fallait pas troubler la paix dominicale, que c’était le jour saint où on lisait la Bible dans les maisons, mais qu’il irait au port le lendemain et qu’ensemble avec eux il verrait ce qu’il y avait à faire. Il avait peine à maîtriser une petite goutte qui toujours lui venait au bout du nez.
Les cent cinquante prirent sa petite homélie par le bon bout, d’autant mieux que secrètement il avait mis dans la main de Tone un «gulden» tout neuf pour être réparti entre toute la bande. Il y eut quelques derniers cris de «Vive Jasper Joost!» et puis on se remit en marche derrière le fauteuil du maçon; le tambour roulait.
C’était après tout un grand honneur pour le petit rentier d’être considéré comme l’unique homme juste de la ville. Le mal, c’est que cet honneur-là était venu vers la fin d’un succulent petit dîner, avant d’avoir épuisé les tartelettes et les fruits. Josina maintenant disait qu’elle savait où passaient les vêtements qui disparaissaient de la maison: elle avait compté jusqu’à trois chapeaux, deux paletots et six vestons qui défilaient comme des morceaux de la peau et de la vie de son pauvre Jasper. Et elle ne cessait pas, de son petit geste dégoûté de la main, de faire envoler de la poussière. Poucke aussi, de son côté, fit ce qu’une petite bête comme elle pouvait faire pour témoigner de ses sentiments à l’égard de la manifestation: elle alla flairer le seuil et s’oublia dans le vestibule.
La bonne Josina bouda jusqu’au soir; mais comme elle était incapable de rancune, cela passa dans le plaisir délicat de savourer les deux petites bécassines que Liesje leur avait rôties pour leur souper. Ce fut la première bouderie de leur vie de ménage; ce fut aussi la dernière. Quand M. Jasper, au matin, se rendit au port, les cent cinquante étaient déjà aux prises avec les équipes embauchées pour les remplacer. Partout les coups pleuvaient.
—Camarades! cria-t-il en faisant un pas pour s’interposer.
Une brique dévia et l’atteignit à la tempe: il fut tué sur le coup.
La tendre Josina mit du temps à se consoler, mais la vie est la vie: un matin, l’âme de l’été entra par la porte de la serre. Jamais il n’y avait eu autant de fruits et de guêpes: des fraises grosses comme des œufs saignaient dans les corbeilles. Mme Josina Joost ne finissait presque plus de manger, de prendre des boissons fraîches et de dormir. Une fois où après un déjeûner plus exquis que les autres, un mouchoir sur les yeux, dans l’odeur frangipanée du jardin, elle allait s’endormir, elle se prit à songer que tout le bonheur n’était pas parti avec le pauvre garçon puisqu’il lui était donné de goûter encore la douceur des biens de ce monde. Près d’elle, Poucke remuait son flanc à petites palpitations de bien-être et Fifi à lui seul faisait tout le bruit d’un orchestre. Non vraiment, il sembla que rien n’eût changé dans la maison.