Alain, tout en faisant volter sa faucille, soupirait, s’efforçait de ne plus songer à rien; mais quelquefois ses idées se pressaient, si tumultueuses qu’il ne pouvait plus travailler et qu’il laissait les hommes prendre du champ sur lui. «Moederke» était étonnée du changement d’humeur survenue chez son fils. Une idée l’obsédait, toujours la même, et qui se formulait ainsi: il faudrait bien, un jour, que Roselei se mariât. Qu’elle lui eût dit dans un élan sincère: «Jamais je ne me marierai», il y aurait tout de même des raisons qui en décideraient autrement. Il détestait maintenant les Dierens de Dierendonck: il avait bien peur de détester tous les hommes.
Chez les Baesrode, il n’y avait plus de polo, ni de tennis, ni de football et les garçons des grandes fermes ne venaient plus, eux aussi retenus par les travaux de la moisson. C’était le temps de l’année où tous n’ont plus qu’une même pensée unique et où cette pensée est pour la terre. Les hommes, dans la fournaise des jours, se desséchaient, rugueux et torves comme des ceps. Quand les chars rentraient, c’était au tour des chevaux de souffler avec de grands creux au ventre sous leurs filets. Toute la campagne toujours un peu plus se dépouillait. Dans le soir, quand la lune montait, on pouvait voir courir les lièvres.
LA CAMPAGNE TOUJOURS UN PEU PLUS SE DÉPOUILLAIT [(P. 119)].
Et puis tout le monde s’y mettant à la fois, les meules une à une se dressèrent; il y en avait qui allaient par rang de taille comme une famille, les plus grandes en avant, les autres toujours plus petites à la file. C’était déjà fini au pachthof, quand, à la ferme des Six jeunes hommes et ailleurs, on gerbait encore les moyettes. Ils avaient pu boire et manger tant qu’ils avaient voulu, à la rentrée des dernières charrettes. On n’était pas fâché de pouvoir enfin se reposer un peu; les chevaux, nourris de doubles rations d’avoine tout le temps de la campagne, furent lâchés au vert. Jamais la vaste maison et ses dépendances n’avaient eu une vie plus heureuse qu’en ces jours d’abondance où tout regorgeait de force, de joie et de santé, les poulains déjà hauts sur pattes, les veaux bien en point et le mufle luisant, les granges et les greniers pleins. La grande terre des blés, après avoir, elle aussi, travaillé à l’œuvre commune, maintenant dormait là dans ses fructifications, jusqu’aux prochains labours. Si seulement il avait pu se remettre à pleuvoir un peu...
XI
La nouvelle s’était répandue; les gens des châteaux trouvaient que décidément cet original de Hugo Baesrode allait un peu loin. Ce n’était pas l’avis des fermes; il avait fait là, après tout, quelque chose qui les honorait tous; les grands fermiers riches ne devraient jamais agir autrement. C’était l’avis de Hugo lui-même; il n’était pas fâché de leur montrer qu’un paysan n’avait de comptes à rendre à personne et qu’il était le maître de sa volonté comme de son domaine. En donnant sa fille à un homme de sa race, à un paysan comme lui, il restait fidèle à la tradition de ses pères qui, eux aussi, avaient été des paysans. Il disait une fois à la Chambre qu’avec une poignée de terre dans une main et une poignée de grains dans l’autre, un paysan était plus riche que toute la banque. Ce n’était pas toujours du goût de tout le monde, ce que disait Baesrode.
Cela était arrivé très simplement, du reste: après le petit Dierens à la peau d’ouistiti, il en était venu encore deux autres, comme les mouches arrivent à l’odeur d’une jarre de lait. L’un était un parent de la petite baronne, joli officier dans la cavalerie; ce fut elle qui fit la demande; elle avait bien compté que le jeune homme, titré et bon cavalier, n’aurait pas eu de peine à pénétrer dans le cœur de Roselei, par la porte des écuries. Quant à l’autre, ce fut le fils d’un notaire de la ville, une vraie fortune celui-là. A tous les deux, Roselei dit non formellement, ce qui amena la rupture avec la baronne. Le notaire, lui, homme d’affaires, n’eut garde de montrer de la rancune, estimant que d’une affaire ratée, une autre peut sortir, fructueuse.
Zabeth, la sachant volontaire, la confessa; elle déclara qu’elle n’avait pas envie de se marier et qu’en tous cas, elle ne se marierait jamais qu’avec un homme qu’elle aimerait. La mère put croire que la place était déjà prise dans ce cœur qui gardait son secret: pourquoi Roselei n’aurait-elle pas remarqué un de ses partenaires au polo ou aux autres parties de jeux qui amenaient à la ferme les beaux garçons de la contrée? Elle se mit à rire quand très sérieusement, avec sa franchise de fille décidée, Roselei ajouta qu’elle n’abandonnerait jamais ses frères ni Alain qu’elle aimait d’une affection égale. A peine elle eut parlé qu’elle, qui jamais n’avait rougi, s’empourpra jusqu’aux oreilles, comme si l’idée qu’elle venait d’exprimer en faisait naître une autre qu’elle n’aurait pas voulu dire; et maintenant Zabeth ne riait plus. Il était toujours resté en elle, fille de gros minotiers, élevée à la pension et demi-châtelaine dans la grande maison des Baesrode, un esprit un peu distant à l’égard des petites fermes; non, elle n’aimait pas cette idée de Roselei, bien qu’elle fût, à sa manière, simple et bonne; mais il ne lui paraissait pas qu’Alain pût être mis sur le même rang que ses fils.
—Non, répéta-t-elle, je n’aime pas cela.