Il guérit.
Ce fut comme un peu de jeune vie qui rentrait sous le vieux toit de chaume. Dans la montagne, on n’est pas expansif: la mère n’avait rien dit, sèche comme les branches, gardant toujours son grand visage de misère. Seulement, un soir, le père Mangombrou partit pour la pêche: il ne rentra qu’au matin. Et ce matin-là il allait demander Noémie chez Moya. Il apportait dix livres de truites dans une torquette de paille.
—Allez, c’est de bon cœur, mamzelle, disait-il. Y en aura jamais de trop pour ce qu’ vous avez fait pou l’ petit.
Sa rudesse s’était amollie: il avait des yeux de bonne humanité et elle vit que cet homme terrible, après tout, comme les autres, aimait son enfant.
XIII
Un sentier montait derrière les maisons: il longeait d’abord des vergers en pente, des champs de pommes de terre et de pois, des haies d’épines vives. Et puis, il rejoignait un petit ruisseau de montagne. Noémie, derrière un buisson d’obiers sauvages, connaissait là un coin frais. L’eau descendait à bouillons d’argent, sautant entre de grosses pierres d’or rouilleux. Un tronc d’arbre, scié dans sa longueur, servait de pont, allant d’une rive à l’autre parmi les éthuses, les aspérules et les spirées. Ensuite des moellons faisaient un escalier par lequel les gens d’une ferme perchée sur la butte arrivaient puiser au ruisseau. On voyait, à travers la rondeur feuillue des pommiers accrochés au versant, le grand toit d’ardoises en auvent bleuir à l’ombre de deux noyers. Personne ne passant le long des obiers, l’herbage s’étendait dans une solitude de nature. Noémie s’asseyait au bord du flot jaseur, feuilletait son livre de botanique ou, les paupières mi-closes, avec une paix profonde de tout son être, observait sur le talus la vie gracieuse des méliques, des houlques, des bromes et des fléoles. Le vent léger lui chatouillait la paume des mains.
Une après-midi, à pas de flânerie, son bâton aux doigts, elle avait monté la côte. Le soleil chauffait les vergers: il faisait grand silence: les pruniers regardaient tourner lentement leur ombre à leur pied.
Comme elle longeait l’eau, elle remarqua tout à coup qu’il y avait quelqu’un près du buisson. L’homme, un dos large sous une cloche de paille, était assis sur un pliant, une boîte près de lui, dans l’herbe. Elle ne voyait pas ce qu’il peignait, à cause de la largeur de ses épaules. Mais la cloche se levant et s’abaissant toujours du même côté, elle conjectura qu’il peignait le petit escalier de moellons grimpant au long du versant. Et puis ses paupières battirent; elle demeurait une seconde à se demander si elle irait jusqu’au ruisseau. Noémie, dans le grand garçon aux fortes épaules, venait de reconnaître Jean Fauche.
Elle avança la tête, fit un pas. Les herbes s’accrochaient à sa robe comme pour l’avertir de ne pas aller plus loin. Cependant elle aurait bien voulu savoir quelle espèce de peinture pouvait faire un homme qui passait les meilleures heures du jour à arroser ses plantes et à lever ses nasses.
Elle eut un hochement de tête décidé et sur la pointe des pieds, arriva près du peintre. Sa robe devant elle répandit un reflet rose; la toile sous le pinceau s’éclaira d’aurore; et maintenant Fauche entendait son souffle comme un vent léger par-dessus son épaule.