Là-haut, dans la maison du carrier, il lui était arrivé souvent de penser à M. Fauche. Quel mystère pouvait bien cacher cette vie d’un homme de trente ans qui, tous les quinze jours, éprouvait le besoin de s’en aller avec un panier de poissons à la ville? Elle ne doutait plus que ce ne fût pour une femme. Elle n’aurait pas voulu être aimée comme cela. Il y avait là plutôt pour elle quelque chose de ridicule.

Une après-midi qu’elle revenait de la montagne, elle désira revoir le ruisseau. Si elle avait aperçu tout à coup Jean Fauche peignant comme l’autre fois, sa boîte à couleurs à côté de lui, sur l’herbe, cela l’eût amusée. Elle haussa les épaules. Comme si dans la montagne un peintre qui a de bons yeux, n’avait pas le choix entre cent sites! Elle avança la tête, regarda: il n’y avait personne derrière les obiers. A petits flots l’eau passa; ses idées coururent. Elle trouvait moins naturel qu’il ne fût pas là.

—Mais c’est qu’il est venu! s’écria-t-elle soudain en apercevant à terre un chiffon taché de couleur fraîche.

Elle n’aurait pu dire pourquoi, elle en éprouvait du plaisir.

Elle crut le revoir assis sur son pliant, l’œil à la hauteur de l’effet. Elle se baissa et tâcha de regarder le sentier avec les yeux qu’il avait eus en le peignant. «Comment a-t-il pu voir cela comme ça?» se demanda-t-elle. Il lui sembla que M. Fauche décidément avait la vision un peu distraite d’un homme qui pense trop au poisson qu’il trouvera, au matin, dans ses verveux. Et elle riait.

Elle descendit jusqu’au ruisseau: des lumières d’or égratignaient le lit de pierres comme des pattes de lézards. Le soleil se tenait là au frais sous la forêt des stellaires, des bugles, des anthémis qui tapissaient la berge. Le rire du flot comme une flûte faisait danser les longues libellules bleues. Bon Dieu! qu’elle était bien là, comme au bout du monde!

Elle défit les lacets de ses bottines, enleva ses bas, et l’un après l’autre, avec le frisson délicieux du froid à ses chevilles, elle entra ses pieds dans l’eau.

—Comme va le ruisseau, songeait-elle.

Elle seule eût pu dire le sens qu’elle attachait à cette phrase. Peut-être cela se rapportait à la vie des êtres, à sa vie à elle. Et se rappelant le mot de Jean Fauche, elle répétait lentement.

—L’eau ne sait pas où elle va.