Nanine avait une chèvre. Comme si c’eût été aussi pour celle-ci le moment, elle répondait gravement:
—Pour sûr, v’là le temps.
Herbatte, de son côté, le cabaretier de la Grande Meule, près de la barrière du chemin de fer, demeurait un petit temps sur le pas de sa porte à le regarder passer. Et ensuite il rentrait, disait, bourru, haussant l’épaule:
—L’avez-t-i vu? Part cor’ une fois pour là-bas.
Jean Fauche n’allait pas au cabaret de la Grande Meule, visité surtout par les rouliers et les petites gens des ruelles. Moya, l’hôtelier de la Truite d’or, ne disait rien, discret, avisé, un pli léger à la paupière. Celui-là avait ses raisons: M. Fauche était son client.
En somme c’était là un événement attendu; on aurait pu se passer du calendrier et compter les samedis d’après les départs de Jean Fauche. Il ne les avançait jamais d’un jour et ponctuellement il rentrait le lundi dans la matinée, comme il fait du soleil après la pluie, comme à la grand messe le curé Jadot d’une grosse voix débitait son prône. Personne n’avait des habitudes plus régulières.
Après tout, M. Fauche était bien le maître d’aller à la ville quand il lui plaisait. Il partait, il revenait, c’était son affaire. Si seulement une fois pour toutes il avait dit à quelqu’un la cause de ses absences, tout le monde eût été content. Comme il emportait toujours sa bourriche à poisson frais, on supposait bien qu’il avait par là-bas une connaissance. Mais nul n’en était sûr. Il y avait là matière à gloser pour la vieille Hollemechette et en général pour les femmes des ruelles qui, assises au frais des portes, font sauter leurs savates à leurs pieds. Le plus clair de l’histoire, c’est que jusqu’au lundi matin la marine chômait. Tantin Rétu plantait là ses arrosoirs et, assis sur la rive, fumait des pipes en devisant avec Fré D’siré. Une vieille amitié les liait. Fré D’siré était l’homme de la marine; il était à lui seul le port et les barques. Il eût été le vent et l’eau du fleuve si tout de même le bon Dieu n’avait dû se réserver quelque chose. Comme il était sourd, on entendait jusque par delà la montagne la voix de Tantin s’enfler d’un fracas d’écluse. Quelquefois Fré D’siré tapait un coup sur un clou, toujours le même depuis des semaines. Il y avait aussi du temps qu’il peignait en vert tendre le bachot de Moya et qu’il commençait à envisager le moment où il se mettrait à planer un tronc de sapin pour en faire un mât. Au village, la vie fait le tour du cimetière sans se presser. On sait bien que pas à pas, chacun en viendra là où il lui faut arriver. Et le fleuve coule, le vent souffle, la fumée monte: l’affaire est de se garder du travail pour le lendemain.
II
Cette fois-là, M. Fauche, comme toutes les autres fois, demeura deux jours absent, puis rentra. Il avait à la main sa petite valise; il portait au bout d’une ficelle sa bourriche à poisson vide. Et c’était toujours le même homme un peu mystérieux; il évitait de regarder du côté des portes; il n’aimait pas parler aux femmes qui sur les seuils font danser leur pantoufle à la pointe du pied. Dans les commencements, on l’avait bien un peu taquiné. L’un ou l’autre lui demandait ce qu’on disait à la ville et si l’on n’avait pas changé de gouvernement. Il haussait les épaules sans répondre et passait son chemin. Il n’y avait plus que cette vieille pie de Hollemechette qui riait quand il passait. Mais celle-là, le diable même n’en aurait pu avoir raison. M. Fauche, en regagnant sa maison, pouvait tranquillement fumer la pipe qu’à la descente du train il se dépêchait d’allumer.
Il déboucha sur le port. Tantin Rétu, sa vieille cloche de paille en travers de la nuque, un arrosoir dans chaque main, remontait du fleuve en traînant ses énormes sabots. Sa pipette vissée aux dents, il allait soufflant, renâclant, dans le ballottement spacieux de ses fonds de culottes, comme si depuis deux jours il n’avait pas une seconde interrompu son fatigant labeur. A chaque pas l’arrosoir se déversait en petites flaques qui claquaient près de ses sabots.