Il évite toujours de la regarder, les yeux ternes et bas, comme mangés par des taies; mais sa bouche d’anguille se remue comme si elle déglutinait des paroles. Et ensuite il parle en hoquetant, d’une voix de poule qui a la pépie.

—J’étais venu... vous savez... on l’a vu, hou... non pas moi, mais Suze, ce matin sur la place, en pantoufles et courant là-bas, hou, hou... Je n’y suis pour rien, moi, il ne peut pas dire que c’est moi qui l’ai vu... Je ne sais rien, rien, hou... Je ne voudrais faire de tort à personne, hou, humpf... C’est Suze qui a vu et pas moi. Allez, c’est bien pénible...

L’oncle Faas, maître des pauvres, jaune comme un coing, toujours frottant ses mains l’une dans l’autre, semblait s’être exprès choisi ce langage entortillé pour dissimuler sa pensée. Il laissa mourir le dernier mot dans un hoquet, et tout à coup, virant sur sa chaise puis se tournant vers Josina avec autorité, il la vrilla d’un regard pointu et froid comme un acier chirurgical et siffla:

—C’est même injurieux pour la famille.

Tout de suite après, le petit œil en éclair de bistouri s’éteignait, atone, oblique; il reprenait au bord de la chaise son attitude humiliée de parent pauvre et se mettait à tousser dans ses doigts lie-de-vin, raides et pelés. Il n’avait rien dit, en somme, qui pût être retourné contre lui, il n’avait émis qu’un peu de vent articulé. Mais cela avait suffi: sans rien dire, il avait fait passer dans le ton de la voix toute l’horreur du scandale, la calamité, la déconsidération, la part de responsabilité qui retombait sur la femme.

Mevrouw Josina Joost remua longuement les yeux vers les menus Delfts de l’étagère, vers la fine pluie d’or bruinant aux laques du cabinet japonais, vers la cage en cuivre où le canari, comme étonné de la voix insolite, à présent se taisait. Un nuage sembla avoir passé dans l’air brillant de la chambre; l’âme de frangipane des jacinthes expira; il n’y eut plus que le triste hiver des plaques de faïence et, dehors, la neige en vols de longues peluches tintant aux vitres, comme un pauvre qui demande à entrer. C’était trop brusque pour ce cœur de pâte tendre, comme un joli saxe sous globe. La petite fontaine intérieure grésilla; elle cueillit du bout du doigt une moiteur tiède à ses cils.

—O ciel! ô Dieu! fit-elle, il n’est peut-être qu’égaré; il ne faut pas désespérer trop tôt, oncle Faas.

Le cri secourable grelotta comme un appel aux pitiés des hommes et du ciel: il monta éploré, confiant, pardonnant; il fut le jet d’eau du jardin du vieil amour. Mais presque aussitôt, dans la maison chagrine, toute morte, l’horloge gravement sonnait la demie après onze heures. L’horloge aussi semblait reprocher à l’absent, prodigue de ses heures au dehors, le temps follement dissipé loin du mutuel devoir conjugal. Le silence, après, devint presque accablant; quelque chose parut mourir dans le solitaire escalier et le lointain des chambres... Cette fois, c’en était bien fini du bonheur. Et Josina eut en elle l’image d’un homme qui s’en allait loin, très loin, à pas lents et pensifs; la ville avait sombré à l’horizon, ensevelie sous les flocons, et il marchait toujours, il marchait sans tourner la tête, comme fuyant un pénible souvenir.

Ses larmes alors coulèrent abondamment; elle ne pensait plus à les retenir. Une voix lui chuchotait:

«Voilà ce qui était à redouter. Comment as-tu pu espérer, trop faible femme, qu’il t’aimerait toujours, toi qui fis si peu pour le retenir? Maintenant il est trop tard et le mal est irréparable.»