Mes roses sont un harem. Toute la joie, toute la beauté du monde réside au mystère de leurs replis. Elles se conforment au dessein de n’être que l’image et le reflet de la femme. Et elles ont un tissu satineux comme une peau, tiède et satineux et moite comme la chair près de l’aisselle, sous la robe. Elles ont l’air de n’ouvrir que lentement, enfin conquises, comme pour un amant qui vient la nuit, leurs tuniques pourpres ou blanches. Et ensuite elles me laissent aux mains la palpitation d’une autre rose, plus secrète. Elles sont ardentes comme la fièvre et la volupté. Elles habitent des palais pleins d’alcôves. Et moi je suis leur amant. Un vertige me captive à respirer l’odeur de leur vie intérieure, les puissants bouquets desquels s’affole l’Elu.

Maintenant aussi, chacune d’elles me rappelle une jeune victoire, un délice du temps où je pénétrai dans le beau parterre des roses. Et toutes demeurent pâmées sous mes doigts, avec des langueurs différentes… Hardiment tu m’offris le calice d’amour, petite Eda, petite rose sauvage à l’espalier de mes vingt ans. Alors déjà j’avais fini d’effeuiller la marguerite, je n’y laissai qu’un pétale, plus qu’un, et celui-là, je ne sais comment il se fit que je ne l’effeuillai pas comme les autres. Et, une fois, j’étais près de la tonnelle, au bout du jardin de mon père. Tu poussas la barrière, Eda, tu m’apparus tout à coup avec tes yeux d’abeille. C’était l’été, comme aujourd’hui ; et tu portais un râteau de bois sur l’épaule ; tu me dis que tu allais faner avec les autres petites paysannes comme toi dans la prairie.

— Prends cette rose, Eda, te dis-je, je l’ai cueillie tout à l’heure au bord du chemin, dans le jardin de mon père.

Mais elle se mit à rire :

— Oh ! fit-elle, j’en connais de bien plus belles, là-bas, près du bois.

Si gentiment elle se moquait de moi ! Je la suivis et elle me mena hors du jardin, vers un églantier.

— Vois, me dit-elle, celles-là, personne ne les cueillit. Elles ont gardé l’odeur du matin.

Alors je me sentis devenir jaloux.

— Eda, demandai-je, est-ce que déjà tu menas d’autres jeunes hommes vers l’églantier ?

Elle me répondit loyalement :