— Oui, une fois, je menai ici un jeune homme : il n’est plus revenu.

Elle n’était pas triste, elle souriait, et il fleurissait aussi une églantine sur sa bouche. Ensuite nous entrâmes dans le bois. Pour la première fois, je sentis palpiter la fleur divine sous mes doigts. Et quand ensuite Eda s’en alla avec son râteau, tout le pré avait été fané.

Eda, pourquoi les belles roses orgueilleuses m’ont-elles fait penser à toi, la première de toutes celles que plus tard je moissonnai ? Ce fut alors vraiment comme un matin du monde ; tu fus la première femme d’Eden ; tu fus la vierge rose apparue devant mon désir. Et alors aussi je sentis passer en moi l’éternité, comme le flot d’une mer.

Un nuage a voilé le soleil ; c’est déjà l’après-midi, et moi-même je touche à l’après-midi de la vie. Une haleine froide souffle des eaux de la rivière. Des cœurs de roses fanées à présent jonchent le tapis.

Et j’ai cessé de penser à toi, Eda, et aux autres.

EDEN

A Maurice Le Blond.

Quand librement je l’eus prise pour femme, je la menai vers Eden. Elle et moi, nous n’avions alors une âme que depuis très peu de temps. Nous avions commencé à nous désirer avant de nous aimer, comme les autres jeunes hommes et les autres jeunes filles de notre âge. Nous étions comme des enfants devant les murs d’un jardin et qui tendent les mains vers des pommes qu’on aperçoit de l’autre côté, sans savoir quel sera leur goût. Et puis un jour, cette belle Elen, se conformant à l’analogie, me dit : — « N’est-il pas affligeant de songer que ce sera la Loi qui nous ouvrira les portes du jardin, au lieu que nous y pénétrions par la seule force de notre volonté ? Ensuite, elle retirera la clef et peut-être seulement alors nous apercevrons-nous que le jardin a des murs qu’il n’est plus permis de repasser. Si les fruits sont vénéneux, nous ne serons pas moins obligés de les manger tant qu’il en restera un sur les arbres. » Ni l’un ni l’autre n’avions encore envisagé le mariage à ce point de vue. Elle me parlait en riant, et pourtant je compris qu’Elen disait là une chose profonde et juste. Ce fut dès ce moment que nous cessâmes de penser comme les gens qui nous entouraient. Il ne faut d’abord qu’une petite fissure par laquelle entre un peu de lumière : ensuite, on ne peut plus vivre dans l’inconscience.

Elen et moi eûmes soif de vérité. Comme des âmes libres, nous nous promîmes l’amour et je l’enlevai à ses frères : je la menai vers la maison élue. C’était une petite maison dans un grand parc clôturé de haies hautes comme des murs. Les sarments d’un immense rosier la recouvraient du côté du levant et jusqu’à l’hiver restaient parfumés de grappes lourdes de roses qui avaient l’odeur des fruits mûrs. On ne l’apercevait pas du dehors : elle était cachée par la hauteur des arbres ; une sève puissante nourrissait leurs troncs dont jamais la hache n’avait ébranché les ramures vigoureuses. Et tout le parc, avec ses châtaigniers, ses platanes et ses ormes, ressemblait à une silve sauvage. Une pelouse s’inclinait vers un étang qu’avivait un cours d’eau ; elle ondulait en grandes vagues d’or et d’émeraude qui n’étaient jamais fauchées. Et nous connûmes là vraiment Eden, le libre et riant jardin du premier homme et de la première femme. Une vieille servante silencieuse, encore diligente, n’apparaissait qu’à l’heure des repas, si bien que nous goûtions l’illusion d’être séparés du reste du monde.

Elen et moi prîmes ainsi le parti de retourner à la vie de nature, ayant compris qu’elle seule est la source de ce qu’il y a de bon et de vrai dans l’homme. Nous vivions dans une communion parfaite de sentiments et de pensées comme avant la naissance des villes. Nous fûmes délivrés alors du préjugé que l’habitation en commun avec les autres hommes est la condition du développement de la personnalité humaine. La virginité de nos sensations nous induisit à croire que nous n’avions existé jusque-là qu’à l’état de mécanisme actionné par un moteur étranger. Et Elen et moi avions l’âge de la terre aux heures innocentes. Les tristes erreurs qui, pour la créature esclave, résultent des inflexibles lois sociales se résorbèrent dans l’épanouissement magnifique de nos êtres. Chaque jour, il me semblait l’apercevoir pour la première fois, toute neuve d’une beauté qui, avant ce moment, m’était demeurée inconnue. Elle ne ressemblait plus à aucune des filles de la terre, et elle était bien plus belle qu’au temps où je l’avais choisie. Alors encore, malgré une fraîcheur adorable d’esprit, elle était, par certains côtés, la petite poupée qui se conforme à la volonté d’autrui. Ici seulement elle commença à penser et à sentir par elle-même comme vivent les plantes, comme poussent et fleurissent et embaument les essences, et elle fut vraiment le jardin vierge de mon amour.