Alors une première fois il monta un gémissement léger d’enfant, une plainte triste comme en ont aussi les petits chats malades. Oui, quelque chose, dans la poitrine du marin, avait longuement vibré, un cri de vie blessée, une douleur toute frêle et pourtant surhumaine qui, à la réflexion, récusait l’analogie avec l’enfant ou un jeune animal. C’était plutôt une voix lointaine et effrayante comme en a le vent dans les mâts pendant les nuits de l’équinoxe, comme en entend dans sa petite chambre, sous la fixité secourable de sa grande lampe, le gardien du phare. Hou ! Houhou ! Houhou !

Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le môle connaissaient bien cette voix d’agonie. Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque et s’était signé, se disant que c’étaient les marins trépassés dans l’abîme qui revenaient entre deux vagues. Ils se rapprochèrent : maintenant ils ne regardaient plus la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes fermées dans leurs rudes visages.

Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire sans bruit avec un plaisir cynique, comme si, en riant, il se fût certifié la joie de faire souffrir une âme quelque part. Il n’avait plus les mêmes yeux ; son regard sauvagement coruscait comme un écueil noir sous la pourpre oblique du couchant.

De nouveau il pencha son mufle crispé par la fente de sa veste, et on vit qu’avec sa main il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette voix inouïe, cette petite voix qui donnait froid aux os comme si déjà on l’eût entendue pendant un voyage en mer, ou dans une autre vie, ou en songe.

Bientôt le monde afflua ; il s’entassa là, derrière les matelots, de ces visages stupides ou bassement amusés qui participent à la fois de l’inconscience et de la férocité des foules. Et d’ironiques jeunes gens criaient : « Qu’il montre son jouet ! Qu’il le montre donc s’il ne veut pas donner à croire qu’il porte sur la peau une petite chose vivante ! »

Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot et en sabots, hochaient la tête ; ils attendaient avec patience ; ils avaient déjà attendu ainsi des jours et des nuits le retour des barques, debout sur le môle, les dents serrées ; et ceux-là savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain, une créature en détresse pour pousser un tel cri. Quelquefois cela cessait un peu de temps. Aussitôt la grosse main rude appuyait et encore une fois la voix montait et rendait les marins tout pâles.

Alors l’aventurier d’un beau geste jeta son feutre à ses pieds. Il avait l’air d’un roi des îles avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il regardait avec mépris l’assistance. Maintenant aussi, dans un idiome fleurant le varech et l’iode des mers les plus diversement polyglottes, il annonçait la chose incroyable et à la fois impérieusement montrait son feutre bossué sur les larges dalles du môle.

Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles ardents l’entouraient comme à la procession, dans la fumée des cierges, il en monte derrière la robe argentoyée de Marie, et c’étaient ceux du petit peuple des barques, des bonnes gens qui avaient gardé l’humble foi.

Il arriva donc ceci : l’étranger ramassa sa collecte, la coula dans sa poche, regarda avec un visage livide la foule, et il ne riait plus, ses lèvres tremblaient.

Il se fit un grand silence ; puis, un à un, les boutons de la vareuse sautèrent et, entre la chemise de flanelle et la peau tatouée, blottie au chaud de l’estomac, dans les bouquets de poils de cette mâle poitrine, il apparut une tête de très petite femme aux pâles yeux de fièvre sous de minces filaments de cheveux verts. C’était aussi la gentillesse souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée et triste d’une petite femelle de phoque émergeant d’un bassin devant un public de militaires et de bonnes d’enfants avec sa tête ronde et lisse à laquelle il ne manque que des bandeaux.