Oh ! c’était surtout un petit bijou de chairs nacrées comme un coquillage, et tout le prisme des jardins de l’arc-en-ciel dans le miroir d’une lagune au bord de la mer. Un oripeau d’or et de soie l’habillait, un lambeau pasquillé qui, sans doute, autrefois avait miroité aux hanches saccadées d’une danseuse d’Asie.

On n’avait plus envie de rire ; on était pris plutôt d’inquiétude, d’un vague effroi comme devant un prodige, une forme élémentaire et abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé le dieu des premiers âges. Les yeux étaient admirables, pareils à de tendres et sensibles émaux couleur d’aigue-marine. On croyait y voir onduler des barques, longuement s’enfler des voiles sur un clair matin de mer. Mais pas de bras, seulement de petits moignons ou des nageoires palmées, de timides et frêles appareils qui avaient la grâce d’un geste d’amour, aux deux côtés des mamelles, de mignonnes mamelles pointues et roses comme les seins d’une toute minuscule Eve vierge. La loque bariolée ensuite s’enroulait et on ne voyait plus rien que le bout d’une chaînette se rattachant aux amples et triples tours de l’écharpe rouge dont ce drôle à face de pirate s’était ceinturé les reins.

Les pauvres pêcheurs étaient arrivés tout près. Avec des bouches tremblantes, avec de la peur et de l’extase dans leurs prunelles immenses, ils se tenaient penchés et regardaient sous la vareuse. Ils n’auraient pas regardé autrement la sainte présence d’une relique. Et tous gardaient le silence, comme en mer quand l’eau devient noire et commence à clapoter dessous les coques.

Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait ôté son bonnet et priait ; personne n’aurait pu dire pourquoi priait cet homme. Et à la fin un autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher la petite chair pâle sous ses cheveux verts. Cependant celui — là, non plus que les pauvres hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait ; il avança la main d’un geste dévotieux et timide et tout son corps tremblait. Le louche visage du gabier sur-le-champ verdit comme s’il eût été torturé par la colique ; très vite il referma sa vareuse, mâchant entre ses dents d’obscures imprécations ; et sous la colère de ses doigts de nouveau montait le cri blessé. Ensuite il ramassait son feutre, d’un coup de poing furieux le plantait en travers de sa nuque et déjà avec ses épaules il refoulait le monde et rapidement gagnait l’escalier à l’extrémité du môle. Il n’y eut que les jeunes messieurs spirituels qui de loin l’injurièrent.

Les petits vieux des barques, eux, avaient remis les mains dans leurs poches, le cœur soudain froid, ayant senti qu’une étrange force d’amour liait le diabolique navigateur, une force comme celle qui pour des semaines les faisait partir sur leurs barques et ensuite les ramenait vers les sables, regardant devant eux infiniment.

Le matelot reparut le lendemain et il revint encore les autres jours. Personne, parmi les hommes du port, n’aurait pu indiquer quel navire l’avait débarqué ni de quelle contrée il arrivait. A l’heure de la « belle société », il se campait sur les larges dalles bleues : on ne savait pas autre chose.

Maintenant, avec son rire cynique, il semblait défier les pêcheurs. Ceux-ci jetaient leur sou dans le feutre à côté des pièces blanches. Et puis le camarade, après avoir excité par d’itératifs pincements le petit cri d’agonie, amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être manifestant là un autre sentiment qu’on ignorait, défaisait les boutons de sa vareuse et exhibait la boule de chair pâle aux yeux d’aigue-marine, aux yeux frais, divins comme les premiers miroirs où s’était mirée la vie.

Aussitôt d’anxieux et rapides regards s’y mouvaient, couraient vers les eaux, vers la plainte et l’appel des grandes eaux par delà le môle. Le ruffian alors avec violence tirait sur la chaîne et il obligeait les pauvres yeux, maintenant pareils à des fleurs malades, à de mornes et débiles actinies, à se tourner du côté de la terre.

Les calfats du port, les marins des grands navires, les pêcheurs de la côte à une grande distance à leur tour arrivèrent voir le prodige. Toujours le clandestin personnage serrait les dents, éludant toute allusion à la provenance de cette précieuse fortune. Que leur importait, à eux ! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme une idole, comme une petite sainte vierge venue jusqu’à leurs détresses sur la crête des flots. De vieux pilotes affirmaient avoir vu jouer dans les filets d’or et d’argent de la vague, parmi de la criblure d’étoiles, des petites femmes de mer qui avaient de pareils cheveux verts. Quelque part au large, là où n’allaient pas les barques, étaient des îles mystérieuses qu’habitaient ces filles des eaux.

Oh ! comme nostalgiquement, en leurs âmes sans paroles, ils l’adulaient et la redoutaient, la petite sirène, s’entourant de signes de croix comme pour un péché, une tentation, un mirage halluciné, outrés à la fois de ferveur charnelle et mystique devant ses minuscules mamelles d’amour palpitantes de tout l’inconnu de la mer. Il y en avait qui s’en allaient en battant l’air de leurs bras comme des hommes ivres.