Maintenant les pauvres gens des barques étaient sûrs que le goujat, qui si vilainement trafiquait de cette petite créature de douleur, épuisait sur elle de secrets et rageurs sévices. Ils le sentirent pris aux racines par un amour damné. Peut-être il se vengeait de leur culte ardent et naïf, lui entrant par jalouses représailles ses ongles dans la chair, ou bien la tirant par ses cheveux verts avec son horrible rire muet. Et alors, oh ! alors, c’était le cri lamentable, ce cri comme le hiement des poulies dans la nuit des ports, comme le sanglot du vent autour de la fenêtre du veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que se disaient ces cœurs simples.

Or, vers la saison des gros temps, le nord-ouest se mit à souffler en tempête ; la mer tout entière passa sur le môle et, dans les soirs, ils partirent, les mains dans les poches, au bout de la grand’rue, regarder si les barques ne rentraient pas.

L’homme, désertant la digue solitaire, les suivit ; il s’abrita sous un porche, et encore une fois ils cessèrent de regarder la mer. C’était un autre cri à présent, un cri aigu et qui ne finissait pas, comme celui d’une femme en folie. A peine, en pesant des mains, il pouvait la retenir, elle faisait d’incessants efforts pour s’élancer vers les eaux.

Alors ils recommencèrent leurs signes de croix : toujours il coulait bas des barques quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses yeux aussi avaient pris une fiévreuse et surnaturelle beauté qui vibrait, qui s’agitait comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme l’accordait au pouls de la tempête.

Et puis la grande colère du flot s’apaisa : elle resta pendant des jours toute morte, les prunelles troubles et livides. Et le sinistre forban avait beau la pincer ; elle ne criait plus.

Un jour, comme il avait bu du gin plus que de raison, il s’assoupit sur les dalles trempées d’écumes ; il cuva là un assez long temps le pétulant alcool. Tout à coup le port entendit d’épouvantables clameurs ; les hommes des barques accoururent et l’aperçurent se mangeant les mains, se roulant sur le ventre comme quelqu’un qui est pris du haut mal.

Alors il leur vint à tous une grande peine : peut-être la petite femme de la mer était partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux. Lui, maintenant, se jetait sur eux en blasphémant dans son baroque jargon ; ils ne se défendaient pas et ils le considéraient avec des yeux tristes et résignés.

Du temps s’écoula : il passait des jours entiers assis sur le môle ; on ne savait pas ce qu’il regardait au large de ses prunelles fixes, rongées par le sel. Quelquefois il meuglait comme un cachalot, comme la sirène d’un navire en détresse, ou très doucement, en dodelinant de la tête, il prolongeait un vagissement plaintif de petit enfant malade. Et les pêcheurs avaient remarqué que lui aussi, aux approches de la tempête, à présent poussait d’aigres cris. A l’heure de la marée, quand l’eau commençait à monter sur le môle, un des leurs le prenait sous le bras et le ramenait vers le port. Il serrait toujours contre lui quelque chose qui le faisait rire de son rire sans bruit.

Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement que des bergers, dans la dune, à une lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et s’enfuirent par la campagne. On ne revit plus jamais le marin. On supposa qu’il avait entendu une voix et qu’il était parti là-bas d’où la petite femme aux cheveux verts n’était pas revenue.

DANS LA FORÊT