» Je les reconnais : ce sont toujours, depuis que je travaille à cette fenêtre, les mêmes visages de soir et de prières ; l’hiver aussi a neigé sur ces âmes. Mes espoirs, vous vous êtes usés comme les genoux qu’elles vont fléchir devant les autels… Chaque soir, elles passent au tintement de la cloche dans leurs grands manteaux ; elles se signent devant le crucifix ; elles vont vers les cierges et les chants, comme des oiseaux battant de l’aile du côté des volières. Mon cœur, comme elles, porte une sombre mante… Mon cœur passe sur un pont, mon cœur va vers une chapelle dont le prêtre est mort il y a longtemps. Nulle lampe ne brûle plus par delà les verrières, nul encens ne fume plus sous les voûtes ; et cependant mon Jésus y est couché parmi l’or et les aromates.

» Silence ! Mon cœur a frappé à la porte ; la porte ne s’est pas ouverte, la porte jamais ne s’ouvrira. Ah ! sonnez, les cloches ! sonnez, mes glas ! Mes prières connaissent une chapelle muette comme un tombeau.

(Elle a laissé retomber les bobines et rêve, les yeux distraits, perdus dans la neige qui floconne lentement.)

» Nous étions alors autour de la table quatre petites sœurs. Une est partie, un soir qu’il neigeait comme à présent ; elle n’avait pas quinze ans. Celle-là sans doute, dès le berceau, avait été fiancée à un beau jeune homme pâle dans la lune… Et ensuite, la table est devenue trop grande pour les trois autres. Annie ! ma chère Annie, pourquoi ne suis-je pas couchée à votre place dans la petite bière où vos lys ont fleuri pour l’éternité ? J’étais l’aînée de nous ; il n’eût fallu qu’un peu plus de bois au cercueil…

» Et tant qu’elles furent quatre, les soirs, dans le jardin, les petites sœurs dansaient une ronde en chantant : « Il était un beau prince, et ri et ri, petit rigodon… » — Ah ! je ne veux plus chanter cela. Une princesse au fond d’une tour espère la venue du beau prince… Le beau prince a passé par le pays ; il a passé devant la tour ; la petite princesse est morte de chagrin parce que le beau prince n’a pas trouvé la clef de la tour… Annie, ma chère Annie, est-ce que quand il neige, ce ne sont pas les pleurs gelés des pâles jeunes filles qui tombent des étoiles — des pauvres jeunes filles pleurant le bel amant qui n’est pas venu ? Dites, bonne Annie, est-ce que ce n’est pas la charpie que des petites mains de jeunes filles effilent au fond des étoiles pour panser les blessures de celles qui sont demeurées ?

(Une lampe s’allume dans une des maisons en face.)

» La bonne dame tout à l’heure descendra son chien à la rue, elle le regardera un instant courir dans la neige ; ensuite elle le rappellera. Et, à travers la mince guipure blanche, je verrai la bonne dame passer l’eau sur son thé, ajouter quelques points à sa tapisserie… (Ah ! toujours la même depuis de si longues années !)… puis s’endormir, son petit chien sur ses genoux : ils n’ont pas connu le poids léger d’une chair d’enfant.

(D’autres fenêtres s’allument.)

» Ah ! Des lampes encore ! Des lampes comme des yeux rouges de pleurs ! Des lampes comme des regards d’aveugles derrière la vitre d’un hôpital ! De vieilles gens sans doute, des âmes lasses d’infinies résignations ! D’anciennes douleurs de jeunes filles regardant neiger le silence à travers le cloître de leur cœur. « Il était un beau prince ! Et ri et ri, petit rigodon ! » Pourquoi la triste chanson me revient-elle surtout ce soir ? Pourquoi grelotte-t-elle à la porte comme un vieux pauvre chargé des reliques d’un autre âge ? Il y a si longtemps qu’elle est morte, la princesse : le beau prince sans doute n’en a jamais rien su… Mes mains, séchez les pleurs de mes yeux.

(Sur le pont tout à coup quelqu’un apparaît, un homme dont on n’aperçoit pas le visage à travers la neige et la nuit. Il s’arrête près du crucifix et regarde du côté de la fenêtre. Elle rit.)