» Le voilà, mon prince Charmant… Il y a six ans qu’il passe sur le pont, tous les soirs, à la même heure. J’ignore son nom ; je sais seulement qu’il a des cheveux blancs. Il passe, il regarde ; nous ne nous sommes jamais rien dit. Mes sœurs l’appellent : l’ange des dernières pensées du jour. Et ensuite ce n’est plus qu’une ombre au bout de ce canal… Il s’en ira dans un instant comme il s’en est allé tous les autres soirs.

» Ah ! qui aurait dit, quand nous étions quatre petites sœurs chantant cette antique ballade, qu’un si vieux monsieur s’arrêterait devant ma tour et que je serais la princesse des espoirs qui ne doivent pas se réaliser ! Je ne tiens plus au monde pourtant que par cette charité d’un regard qui se tourne vers ma vitre…

(L’inconnu fait un geste et quitte le pont.)

» Parti ! Et ce geste encore depuis six ans, ce geste dont toujours il semble se résigner et prendre à témoin le ciel de l’impossibilité de franchir la distance qui nous sépare… Il n’y a cependant là qu’une flaque d’eau, il n’y a que les silences d’un peu d’eau qui dort ! Mon cœur est une maison au bord d’un canal, avec une fenêtre derrière laquelle veille mon amour et où se réfléchit le regret d’un passant.

(La nuit est entièrement tombée ; une douceur de sommeil pèse sur la ville. Là-bas, les hautes fenêtres de l’église se découpent, étincelantes.)

» Seigneur, je mêle ma voix à celles de vos humbles servantes… Seigneur, prenez en pitié ma longue peine… Donnez-moi la force de continuer jusqu’au bout ce voile de mariée, afin que, n’ayant pu servir à ma vie, il serve au moins à ma bonne mort… Et vous, mes mains, mes pauvres mains flétries, si, à force de vider les bobines, le fil venait à vous manquer, prenez les lins de mes cheveux, prenez à mes tempes les fils sur lesquels a neigé l’hiver. »

(Elle ferme les rideaux, allume sa lampe et se remet à sa dentelle.)

LES PAS

Aux aubes insomnieuses de l’hiver, quand le dur hoquet des coqs — et leur diane — éveille le sanglot comme à regret des horloges, lequel, roulant sa tête découragée sur l’oreiller (avec cette plainte : Ah ! déjà eux ! déjà les pas ! et le jour n’a pas même cogné à la vitre !) lequel sans un frisson les a entendus, par le sonore pavé des villes et les sourdes campagnes, tinter ainsi que des glas à des cloches et battre à coups de talons on dirait de funèbres tambours, et tout un temps — alors aussi sonnent les cloches dans les paroisses — clouer en des bières avec des marteaux (ce semble ! ce semble !) le silence nocturne ?

Pour moi, tourmenté dès le déclin des ténèbres par la certitude de leur approche fatale, je me résigne à l’obsession de les écouter — depuis des ans ! depuis ma petite enfance ! — toujours aux mêmes heures passer sous mes fenêtres. Il me semble qu’ils n’ont pas cessé de marcher ainsi depuis des siècles, que l’aube des âges les vit, comme l’aube des jours actuels, s’avancer en longues files par la poudre des routes, par la poudre d’ossements broyés des routes, tels des migrations de races vers l’espoir des patries ! Et d’abord — (ah ! qui pourrait douter que ce ne soit le pas d’un très vieil homme levé avant les autres, car il sait, celui-là, que sa journée sera plus brève) — je reconnais les lents et las sabots du premier qui passe — les sabots devanciers de tous les sabots, comme d’un patriarche frayant le chemin à d’errantes tribus. Nul — qui n’a ouï ce pas doucement sortir des lointains et tout à coup grandir et ensuite se perdre en du lointain encore — ne sait la tristesse du servage humain. Mystérieux et furtif, c’est comme si du fond des temps il arrivait, le voyageur toujours en marche par le deuil des aubes ; et oui ! c’est bien son même pas de sommeil et d’ennui, son même pas comme en léthargie et qui après inévitablement, ah ! inévitablement s’éteint dans le silence. (Dites, vous autres les mauvaises consciences, n’est-ce pas ainsi quelqu’un en vous, et ce qu’on nomme remords, ce pas pesant qui bat le rappel des funestes souvenirs à travers la nuit des rideaux de votre âme ? Ou quelque fossoyeur s’en allant, pour un crime encore chaud, fouir un trou dans un coin de cimetière ? Ou la Mort, voyons, ne serait-ce pas la Mort elle-même, vers les holocaustes et les hécatombes menant les foules ?)