Maintenant il a passé ; mais d’autres s’éveillent, d’autres sabots comme des tambours et des marteaux, — en vérité ceux-là mêmes, n’en doutez pas, qui sur vos orgueils endurcis et vos faims regoulées, battront la charge à l’aube de la Sociale, mes frères, méprisants de demain ? Or, chacun de ces pas, comme à un but différé, mais certain, va vers la mort, chaque accourcit le temps qui entre la mort et l’homme laisse tout juste l’espace où se meut le bœuf quand déjà le tueur manœuvre son maillet, — et peut-être pour cela te paraissent-ils résonner comme des tambours voilés, ô ma triste pensée des aubes d’hiver ! L’heure, par larges andains, fauchera dans le tas, vendangera leur pauvre vigne de misère, les couchera sur les claies du carnage en copieuses moissons (afin que les morgues ne chôment et que regorgent utilement les rouges hôpitaux !) Car ne sont-elles pas les nécessaires proies des charniers, car ne nourrissent-elles pas vivants l’impérieuse voracité des vers — les plèbes besoigneuses qui dès l’aube heurtent à nos sommeils leurs sabots (ils étaient partis à l’aube aussi ceux d’Austruweel !) et courent affronter l’effroi des cataclysmes ?
Par les fournaises des usines et leurs typhons enchaînés — mais ils se déchaînent, — par le volcan en sommeil des mines, à travers les mâchoires et les étaux des sournoises machines, peine, tourbe misérable ! pour qu’à tes vertèbres en poudre, à ta chair en lambeaux, à tes saignantes pourritures notre charité (mais vaut-elle la tienne qui nous octroie cette illusion de réparer des torts sans nombre ?) dispense les funérailles pompeuses et publiques.
Ah ! il y avait aussi, parmi les lourds et lents sabots qui, ce matin-là, s’en allaient vers Austruweel, de petits sabots rapides et légers (vous savez, presque en joie et comme on va à une fête !) oui, il y avait aussi des sabots de jeunes filles et d’enfants. Car, écoutez ! il faut les prendre jeunes, puisque aussi bien leur vie n’a pas de lendemain.
Et… et (à présent c’est le moment de pleurer, les yeux !) la Mort, comme pour une fête, ne leur a-t-elle pas tiré, n’a-t-elle pas tiré avec leurs os un feu d’artifice merveilleux ?
Par les aubes insomnieuses, les sabots comme des pas de sommeil vers les fosses ! comme des pas mous sur la glaise des cimetières, des pas sur le vide sonore des puits ![1]
[1] Le 6 septembre 1889, la cartoucherie Corvilain, sise au polder d’Austruweel, devant Anvers, fit explosion. Les tanks à pétrole sautèrent ; tous les réservoirs de combustible aux alentours prirent feu. La fumée lourde et noire de l’incendie s’en alla vers les Flandres. Le patron pêcheur du bateau l’Angélique la vit en mer par la traverse de Coxyde. Il y eut 80 morts.
NEUF CHANSONS DE FLANDRE
A Max Elskamp.
I
LA CHANSON DE L’ANNEAU
Quelque chose est survenu, ma mère, — retirez de l’armoire la robe de l’autre jour, — la belle robe fleurie.