Elle battait des mains et encore une fois la bague glissait.

— Au matin, je descendrai cueillir la fraise toute chaude du premier soleil… Ensuite, pendant qu’assis à ta table devant la fenêtre tu aligneras de belles phrases, j’irai ramasser les œufs au poulailler. Tu ne te doutes pas de tout ce qu’on peut faire avec des œufs… Déjà avec mystère, des messagers apportaient des étoffes souples et légères, fleuries de clairs bouquets, des étoffes de rideaux et de tentures où à la veillée, sous la lampe, courait la pointe brillante de l’aiguille.

Nous vivions ainsi dans un rêve délicat d’avenir, d’heures lumineuses. Et je ne songeais pas que les suaires aussi sont faits de rapides et brillantes aiguillées. Je ne voyais que les rideaux à nos fenêtres, là-bas, dans le vent joyeux de l’été. « Chère Paula, nos fenêtres s’ouvriront sur un paysage délicieux, sur le bois à l’horizon et les touffes de roses de notre jardin… Et il y aura toujours des fleurs fraîches dans les vases… »

Ainsi passa l’automne. Derrière la vitre, à la tiédeur des après-midi, je tenais ses petites mains pâles dans les miennes et elle avait l’air, sous les dentelles de ses manches trop larges, d’une frêle fleur malade, d’une de ces étranges fleurs lointaines au dessin artificiel et qui ne sont pas faites pour vivre. Et puis, aux premières fraîcheurs du soir, tout le monde se précipitait, les portes battaient, on fermait très vite les issues, comme s’il fallait empêcher quelque chose de sortir de la maison. Il y avait maintenant comme un petit chien qui toujours aboyait derrière les portes.

Quand je commençai à voir, c’était déjà l’hiver. Je lui avais pris les mains et tout à coup elle se mit à crier comme si je lui faisais mal. Cependant, je les tenais doucement serrées ; à peine j’y imprimais les doigts. Elles étaient brûlantes et si maigres qu’ensuite je cessai de les sentir, comme un peu de terre légère qui s’en va en poussière et coule des mains. Et je fus pris d’un battement de cœur violent. Mais presque aussitôt, elle eut une grande secousse de toux ; ses mains tremblèrent comme un oiseau captif qui essaie de se délivrer, et ainsi je vis que je les avais gardées entre les miennes. « Paula, ne tousse pas si fort », m’écriai-je. Je m’efforçais avec une anxieuse pitié d’arrêter leur tremblement ; il me semblait que mon âme aussi était un petit oiseau qui battait de l’aile pour s’échapper. « O Paula, chère Paula, ne tousse plus, je t’en prie… » Je ne savais plus ce que je disais dans ma douleur. Elle voulut me répondre et soudain elle retira ses mains ; elle les porta vivement à sa bouche, et il vint un flot rouge. « Vois, me dit-elle ensuite, c’était cela qui devait sortir. Maintenant, c’est fini. » Sa voix faiblement me parlait comme d’une autre région, comme du bord opposé d’un lac, et cependant elle me souriait avec une confiance tranquille.

C’est alors que je m’aperçus vraiment pour la première fois qu’elle était déjà loin de moi, qu’elle s’en allait par un chemin qui ne menait pas à la petite maison. Et je regardai ses ongles bleus où une goutte de sang était restée ; je les regardais à présent sans souffrance, moi-même presque aussi calme qu’elle. « Oui, ma Paula, lui dis-je singulièrement, cela passera au printemps avec le reste. »

Je repris ses petites mains. J’en lavai tendrement, avec un baiser, le sang, et puis nous nous mîmes tous deux à dire des folies. Je pensais : « Comment se peut-il que ses parents soient assez stupides pour ne pas s’apercevoir que la bague ne tient plus à ses doigts ? » Et je ne ressentais nulle tristesse : il me semblait que c’était une autre Paula que j’avais aimée autrefois, une Paula belle de santé et de jeunesse, toute fraîche de vie claire.

Je venais tous les jours, je restais des heures assis auprès d’elle ; j’avais les yeux froids et avisés d’un homme qui attend. Je me disais : « Elle aura bientôt son petit flot de sang. » Je connaissais les signes certains qui précédaient la crise. Alors moi-même je prenais son mouchoir et l’appliquais à ses lèvres. « Vois-tu, ce n’est rien, il faut bien que cela sorte ! Tu te trouveras mieux après. » Je souffrais de lui parler avec cette assurance cruelle. Je souffrais surtout de me paraître à moi-même si indifférent à son mal. Je ne crois pas que je souffrais d’une autre chose. Et elle ne semblait pas souffrir plus que moi. Sans cesse elle reparlait de notre petite maison près du bois ; elle me priait d’aller chercher les rideaux sur le canapé, dans la chambre voisine ; et ensuite elle voulait que je les fixasse à la fenêtre pour juger de l’effet. « O chéri ! pense donc qu’un jour nous pourrons les pendre ainsi à nos fenêtres à nous ! »

Je remarquai qu’à mesure elle apportait une insistance plus fiévreuse à s’occuper des détails de notre aménagement. Un feu léger rosissait son visage vert, un reflet de matin dans la nuit pâle d’une chambre, autour d’une agonie. Avec ses yeux sans couleur, elle regardait plus haut que l’horizon. Tout au fond, dans le noir plus noir des prunelles, c’était comme une âme qui achevait de se consumer. Et déjà elle semblait s’être détachée de moi, tant sa vie s’était ramassée dans la vision de la petite maison. Moi, je lui disais très haut, sur un ton léger : « Ah ! oui, la petite maison ! Et les rideaux, Paula ! Et les fraises du jardin ! Et nos dînettes, ma chère Paula ! » Je ne croyais à plus rien de tout cela ; je lui en parlais comme d’une chose hors de la vie et sans importance pour elle et pour moi. Je pensais à une autre maison qui n’avait pas de fenêtres ni de rideaux. « Encore deux mois, trois mois peut-être… Petite Paula, iras-tu bien trois mois encore ?… »

Il arriva un moment où elle commença à tenir ses regards obstinément fixés du côté de la porte. Elle parut attendre quelque chose qui, pas à pas, entrait un peu plus dans la maison. Ses parents maintenant se cachaient de moi pour échanger des paroles ; parfois, on entendait monter un sanglot du fond des corridors ; et je n’osais les regarder, ils évitaient aussi de se tourner vers moi. Nous savions bien, eux et moi, qu’au moindre regard nous aurions parlé de cela, que jamais plus ensuite nous n’aurions eu à nous dire autre chose que cela, cela…