Ainsi régna un silence froid et pénible, une dissimulation rusée, comme si nous n’étions plus, l’un pour l’autre, que des étrangers. Peut-être ils me gardaient rancune pour mon sang riche qui me donnait les apparences de la force. Et j’en vins à penser à la mort de Paula comme à une délivrance pour tout le monde. Jamais l’idée de la mort ne m’avait moins troublé.
Avec les jours, elle eut d’étranges et morbides gentillesses. « Ecoute, me disait-elle, quand le râle la prenait, c’est la petite musique. » Oh ! elle disait cela avec un charme si joliment funèbre ! Je riais, j’avais l’air d’écouter avec attention. « Mais non, je t’assure, Paula, je n’entends rien. » Alors elle se fâchait : « Si ! Si ! On l’entend du bout de la chambre. On l’entend dans la rue. » Et elle appelait sa mère, ses sœurs. Tout le monde disait comme moi : « Paula, ce n’est pas ce que tu crois, c’est la roue d’un chariot, là-bas, sur la route. » Et, un jour, comme elle étendait le bras, la bague tomba de sa main ; elle roula à terre. Ce fut moi qui, dès ce moment, la portai à mon doigt, à mon petit doigt.
L’hiver passa, et de nouveau il flotta un air de printemps. Je songeais : « Paula ira jusqu’aux lilas. » J’étais très maître de moi auprès d’elle ; je n’éprouvais pas de douleur ; mais, en la quittant, les larmes me montaient aux yeux à la pensée d’un petit convoi blanc qui s’en allait sous les fleurs au cimetière. Je suivais le char fleuri de lilas et de boutons d’oranger, j’avais la cravate blanche et l’habit que j’aurais portés en la conduisant à l’autel. Je crois bien que je pleurais sur moi-même plus que sur elle. Qu’est-ce que j’allais faire dans la vie sans ma chère Paula ? Et je répétais doucement, infiniment, son nom, comme si déjà elle eût été morte. Mon Dieu, oui ! elle était morte ; sa vie avait passé dans un songe. Il fallait bien se faire une raison. Et tout de même, exquise petite Paula, je t’ai bien aimée, me disais-je en me surprenant à l’évoquer au passé.
Mais quand, vers le temps des lilas, elle ne fut plus qu’un léger fantôme, une ombre en fuite vers les ombres, il me sembla que je commençais seulement à ressentir le véritable amour. Je baisais ses pauvres ongles bleus avec passion. Je regardais anxieusement au fond de ses yeux si je n’allais pas voir apparaître la chose qu’elle regardait toujours. Maintenant elle ne prenait plus attention à moi ; elle parlait moins souvent de la petite maison ; ses regards restaient avec fixité tournés vers la porte. Alors, moi aussi, je regardais vers la porte, et je croyais entendre s’avancer un pas dans le jardin. Jamais Paula ne m’avait paru plus belle, mais d’une autre beauté, d’une beauté qui n’a pas de nom dans les langues humaines. Je ne pensais plus à la mort ; elle me sembla bien plus près de la vie ; je me disais : « Maintenant, elle et moi, sommes unis par un sacrement d’éternité. » Je vis se décomposer son pauvre corps ; la vie s’en allait d’elle par lambeaux rouges. Elle ressembla, sous ses cheveux piqués d’un œillet pourpre, avec les dents de ses mâchoires en relief sous la peau des joues, à un ironique petit squelette prêt pour le bal. Et toute la vertigineuse profondeur des tombes tenait dans ses yeux immenses.
Un jour que je la pressais dans mes bras, elle me montra du doigt la porte. Ses yeux s’agrandirent. Elle me dit : « Là… là… » Et ensuite sa tête retomba. C’est ainsi que je sus que celle qu’elle attendait était entrée.
Il y a de cela six ans… et partout où je suis, tu es avec moi, Paula.
LA MYSTÉRIEUSE IMAGE
A A. Quantin.
Je possède une image d’un maître inconnu. Des jeunes filles, vêtues de tuniques légères, descendent les degrés d’un escalier de pierre. Il y en a treize, et toutes sont dissemblables et pourtant se ressemblent.
Le sens de leurs attitudes, aussi bien que le secret de leur nombre, longtemps me resta obscur. Je ne savais quel mystère les avait réunies et, comme une guirlande qui se dénoue, les déroulait de marche en marche. Elle avaient la grâce aimable des kharites, et, comme plusieurs étaient musiciennes, elles évoquaient aussi pour moi un concert d’anges et de muses. Mais, même en mêlant le profane au sacré, je ne parvenais pas à comprendre la raison pour laquelle elles étaient treize.