Douze degrés composaient l’escalier ; il partait d’un porche éclatant au bas d’un sombre et grandiose édifice dont les créneaux se détachaient sur un coin du ciel. On eût dit un manoir légendaire bâti dans les âges. Et, ensuite, l’escalier se courbait selon l’arc du zodiaque et, vers les derniers degrés, semblait s’enfoncer dans la nuit. Un cyprès avait poussé là et dissimulait un passage qu’un peu de lumière étoilait seulement vers le fond. Chacun des douze degrés était occupé par une figure, et la treizième ne faisait qu’apparaître par-dessus les autres, dans la clarté du porche. A peine on pouvait reconnaître ses traits sous l’écharpe qui la voilait d’une nuit. D’un geste délicat de ses mains d’enfant, elle l’écartait sur le rire de ses lèvres, et tout le reste du visage demeurait énigmatique. Cependant la bouche ainsi apparue n’était pas sans analogie avec celle de la belle jeune fille qui déjà s’enveloppait des ombres de la douzième marche. Mais l’une avait la fraîcheur d’un cœur de rose ; l’autre, la pâleur triste des violettes sur le point d’expirer. Je ne doutai plus, en y réfléchissant, qu’il n’y eût là un symbole. Sans nul doute, me disais-je, l’hermétique artiste, en leur donnant une semblance de sœurs à peu près pareilles, visiblement resserra autour d’elles les liens d’une famille spirituelle. Mais celles qui séjournent aux degrés supérieurs semblent infusées d’un sang d’aurore ; celles qui descendent les marches finales sont investies déjà d’un signe crépusculaire.
J’observai alors que, très belles et fraternelles par les grâces et la naissance, elles différaient seulement en la nuance de leur âme, joyeuse chez les premières et, à mesure, plus mélancolique chez les autres. Le charme d’innocence dont s’illuminaient les vierges rieuses voisines du grand porche d’or se voilait sitôt que, pour les secondes, commençait de s’accourcir la distance vers le sombre cyprès. Alors naissait le regret de l’antérieure ingénuité. Un amer savoir avait remplacé la céleste ignorance et fanait les roses et les lys. Je remarquai aussi que celles-ci, pour la plupart, tournaient la tête en arrière avec le regard dont on considère fuir une rive heureuse, tandis que les premières regardaient devant elles et, aux cercles extasiés des yeux, paraissaient refléter la clarté d’une illusoire et espérable contrée… Une, dont les pieds charmants s’attardaient sur l’un des degrés vers le temps où l’escalier décrivait sa plus large périphérie, surtout m’émut, car elle n’avait point encore la résignation de celles de ses sœurs qui, déjà, s’étaient engagées dans la courbe étrécie. Son visage était la métamorphose de la vierge en la femme dans la minute frêle où l’âme s’inquiète de ne plus s’ignorer. Une étrange langueur lui faisait les prunelles pâles, et elle semblait avertir celles qui la suivaient d’alentir leurs pas. Toutes cependant s’avançaient d’un rythme égal, réglé selon un ordre divin, et un vent léger autour de leurs attitudes nouait les plis harmonieux de leurs tuniques. Il y en avait qui expiraient leur souffle en de longues trompettes de cuivre ou agitaient des tambourins, et, sans doute, c’étaient des esprits d’amour, de plaisir et de gloire, selon le sens de ces instruments et leurs musiques. Mais un charme mortel captivait celles qui avaient franchi les marches moyennes ; leurs lèvres et leurs mains restaient oisives, désabusées de ces fragiles allégories. Petits pas aériens qui, tout à l’heure, glissiez aux pâleurs nacrées du marbre en foulant la vie parfumée des roses, pas de jeunes prêtresses ou de saintes novices, ô fleurs humaines effeuillées d’un paradis, quel enchantement fatal, à mesure que mouraient les roses, attrista votre marche et l’accorda aux âmes charmantes et désolées qui s’en allaient vers la région des ombres ?
A force de scruter ce mystère, d’abord je me persuadai que l’ingénieux artiste, en cette image ondoyante et subtile, tenta d’exprimer les formes de la passion de Psyché, et toutes les douze étaient Psyché, sur l’escalier de la connaissance, ingénue et déjà moins candide et blessée enfin, saignant sa petite âme qui mourait de trop bien savoir. Mais tous les voiles n’étaient pas levés par cette glose : je ne savais pas la raison qui les fit douze et qui fit la treizième si exquise et renaissante. Ce nombre même, toutefois, à la longue éclaircit ma conjecture. Je ne doutai plus que c’étaient là les Heures, filles du Temps, en leur marche giroyante ainsi qu’autour d’un cadran, et les plus jeunes sortaient de la maison d’éternité, les aînées s’inclinaient vers les limbes cependant que la treizième, voilée et les lèvres rieuses, annonçait le jour qui ne doit point finir.
A LAUDES
A Octave Maus.
L’horloge à l’église du village vient de sonner sept heures ; dans la tiédeur frileuse de ce matin d’octobre, le mince segment de la lune s’apâlit, comme très loin en mer, une barque qu’on cessera bientôt d’apercevoir. J’arpente les allées de mon jardin, je me figure devenu un bon curé rentrant après sa prime messe, les mains derrière sa soutane, faire sa promenade entre ses carrés de fleurs et ses bordures de buis.
Baptiste, le jardinier bancroche, est à l’ouvrage depuis la première heure du jour. Il a appuyé sa haute échelle dans l’un des pommiers : autour de lui les feuilles, damasquinées déjà par l’automne, s’emperlent de rosée. La cueillette de la pomme est un travail silencieux et prudent : il faut éviter que le fruit se blesse en tombant dans le panier ; un heurt léger risque de meurtrir la pulpe et lui fait une talure qui à la longue l’imprègne d’amertume. Avec précaution, la main du brave garçon va chercher au bout des branches les acides et froids capendus, trésor de notre future conserve. Ensuite, il les dépose dans un corbillon pendu à son échelle ; et le corbillon empli, il descend déverser dans une banne spacieuse le tas.
La terre, pour notre joie d’hiver, a miraculeusement fructifié tout cet été : le clos comporte huit arbres à capendus et un chiffre à peu près pareil d’arbres à calvilles, à belles-fleurs et à reinettes. Si le calcul est juste, nous aurons bien quinze sacs de pommes. Je m’en réjouis, mais en m’attristant un peu sur l’aspect du jardin quand la cueillaison l’aura dépouillé de ses grappes vermeilles. En attendant, elles constellent les épaisseurs feuillues des pommiers ; elles sont comme des boules de verre soufflé aux rutilements variés qui diaprent les arbres de Noël. L’herbe, au pied des troncs, est jonchée de pommes : il y aurait, rien qu’avec le fruit tombé, de quoi remplir la besace de dix vieux mendigos. Mais ce n’est pas le jour de leur passage : à la campagne, chaque temps a ses habitudes ; ils arriveront le prochain vendredi. La grille, ce jour-là, reste ouverte : ils s’en vont avec des sous et du pain. Ils ne manqueront pas de pommes non plus. C’est pourquoi j’éprouve un plaisir secret à chacune d’elles qui échappe aux doigts diligents de Baptiste et roule se mêler aux autres dans la mousse et les flouves. Pauvres mendigos, elles vous sont réservées et crisseront à la pointe de vos chicots.
Est-ce la bénignité de l’heure ? Est-ce la gravité de la saison ? L’indice des approches hivernales déjà se dénonce aux fraîcheurs du sol, à l’aiguail plus lent à se vaporiser et qui roule en grosses larmes de mercure au cœur des choux. Peut-être est-ce tout cela à la fois qui me fait regarder ce matin la bonne terre nourricière d’un œil plus attendri et plus filial. Il me vient des émotions que je n’ai pas encore ressenties ; les choses se suscitent à moi avec des formes et comme une âme inhabituelles. Je ne puis dire que ce soit de la mélancolie non plus : c’est la plénitude d’un sentiment très doux, très profond, très candide, qui m’associe à cette terre maternelle. Entre elle et moi, il me paraît qu’une communication plus intime s’est établie : je me répands en elle, je circule au torrent de ses sèves ; je vis de son énorme vie frêle et violente. En retour, elle agrée mon infirmité humaine qui ne saurait concevoir la vie en dehors de ce qu’elle est pour moi-même et lui prête un reflet de ma fragilité et de mes passions. Elle participe de ma nature ; nous sommes ensemble dans un état de sympathie.
Il semble alors que les fleurs vous parlent, que leur arome est une voix, qu’elles se balancent avec un geste qui vous suggère une mimique féminine. Je perçois lucidement le petit manège de tout ce petit monde de couleurs et de parfums si humble, si frais, si inexprimablement poétique et touchant. Toutes nos meilleures pensées s’épanouissent et se sublimisent en leur symbole : elles sont l’aboutissant exquis de nos âmes ; c’est de noms de fleurs qu’il faudrait baptiser les choses déliées et supérieures qui sont en nous. C’est à des fleurs que nous sommes ramenés à comparer les mémoires vénérées, nos cultes d’amour, les objets de nos prédilections et de nos idolâtries. Ainsi nous demeurons captifs de leurs doux sortilèges. Pour moi, je ne puis me souvenir de la chère aïeule qui prit soin de mon enfance sans penser au balsamique et discret réséda. J’ai continué à aimer par analogie les roses orgueilleuses, les ingénues marguerites, les frivoles volubilis, les sentencieux et trop plastiques dahlias. Mes chemins en sont bordés ; leurs guirlandes me commémorent des visages connus.