Si l’on était sage, une grande pelouse, un clos mi-courtil et mi-verger, comme celui qu’éventent mes hauts peupliers et que polychroment vers l’automne mes pommiers, devraient limiter le rêve. La maison est à mi-côte, abritée d’un rideau d’arbres et chevelue de vigne vierge : elle domine la pelouse et celle-ci dévale vers la grille, au bord de la route. Par delà la haie, vers la droite, on aperçoit onduler une futaie, derrière le vert riant des prairies. C’est la maison d’un écrivain ; ce pourrait être le presbytère d’un pasteur. Ses dix chambres suffisent à contenir la famille et les amis ; il n’en faut pas plus pour être heureux. Puis-je affirmer que j’ai su mériter ce bonheur ? Le souci littéraire, les départs, l’éparpillement de la vie souvent effacèrent la petite maison dans les feuilles et les fleurs de mes horizons. Elle n’a été, depuis des années, qu’un relai entre des exils. Cependant, elle a bien son charme ; les grandes demeures ne sont pas aussi personnelles.
Je vais, ratiocinant ainsi entre les flox à l’odeur de miel, les passe-velours au fleur amer d’absinthe, les hauts hélianthes, les passe-roses pareils à des cierges enrubannés de procession. Une brume bleuâtre, un très moelleux nuage estompe les lointains ; l’air s’agatise à travers une lumière scintillante et qui s’égoutte en fine ondée, en pluie de prases et de béryls. Mais la nuit lutte encore : il flotte par-dessus la vie comme un reste de sommeil ; il ondule dans la clarté comme la pâleur d’une ombre ; et la nature se veloutine d’un peu du duvet qui bleuit à l’espalier la pulpe du raisin. Un délicat effluve de résédas, de pois de senteur, d’immortelles monte des plates-bandes échauffées et se mêle à la fermentation lourde des choux, à l’odeur de vin jeune de la mûre dans les épines de la haie. Chaque feuille a sa goutte de rosée ; l’herbe s’emperle d’un semis de diamants ; un givre léger semble, par places, comme une nappe de lune attardée.
C’est l’heure indécise : la bûche ne pétille pas encore dans la maison, et les fleurs, point tout à fait décloses, ont des langueurs, des étirements lents de belles dames dans l’alcôve. Une abeille, sur un grand aster encore dans l’ombre, repose comme morte, les pattes longues et rigides. Le froid sans doute l’a prise la veille, au tomber du soir, avant vêpres complètes : elle s’est gîtée en l’auberge ouverte sur la route. Encore un instant, petite abeille ! Un rayon va te dégourdir.
Voilà que ronflent les grosses mouches ; les bourdons sonnent matines dans le clocher des grands héliotropes d’Amérique. Aux ors clairsemés des peupliers le rural pinson fifre son petit air guilleret, le piloui des moineaux répond dans le tilleul et les pommiers. Trois petites hirondelles, trop faibles pour suivre la migration, décrivent à tire-d’ailes, par-dessus la pelouse, de grandes ellipses où reluit leur ventre blanc. Avec la chaleur monte à présent le bruit ; une vache meugle dans une étable voisine ; les porcs se répandent en grognant parmi les paillers fumants. Et, par delà la haie, dans le pré humide, argenté comme par un grésil, je regarde se rapprocher les andains d’un homme qui fauche le regain. C’est l’être élémentaire et primitif, compagnon de la bête pour laquelle il prépare le fourrage, le serf de la glèbe plus indispensable à l’œuvre universel que le vain enfileur de métaphores que je suis.
Une sonnerie carillonne là-bas, à l’école du village : c’est l’institutrice qui, du seuil de la classe, appelle à la provende intellectuelle les enfants piaillant entre les croix du cimetière. Il est la demie après huit heures ; les valets de campagne, à coups de sabots, talonnent par les routes et rentrent prendre le repas qui, aux champs, coupe la matinée.
Baptiste, à son tour, descend du pommier ; mais son échelle, insérée entre deux hautes branches, suffit à donner au paysage l’intimité d’une scène agreste et la signification d’un travail qui a son importance dans l’ordre des choses. Mes laudes sont dites, je quitte la bonne église et son fin encens de fleurs montant sous les arbres comme des piliers gothiques.
La Hulpe.
LE HAMEAU
A Gerhard Gran.
Dans une boucle de la Lesse, quatorze maisons forment un hameau précaire, un noyau d’humanité détaché du reste du monde, roulé là comme un bloc erratique loin de l’échine des monts. Les aïeux bâtirent sur cette grève humide ; les enfants à leur tour y firent souche : les quatorze feux n’ont pas d’autre histoire. C’est celle de la graine chue en un sillon sans que personne pense encore à la graine.