— Va-t’en, Mélita. Tu as fait la même chose pour l’homme qui t’a donné ce fichu.
Elle ne tournait plus ; de nouveau, elle venait vers moi et me regardait étrangement.
— Mélita n’aime pas tous les hommes, me dit-elle.
Et ce n’était plus la même enfant hardie ; elle avait un autre regard, et une rougeur légère lui était venue sous les yeux, un petit feu vierge, comme les roses à l’orient du jour. Elle se tenait devant moi, soumise et gauche, à une petite distance. Et encore une fois ce fut moi qui fis un pas vers elle.
— Mélita… Mélita…
Le parfum vert de son corps monta, une odeur sauvage et chaude comme celle des écorces et elle ne faisait pas un mouvement pour s’en aller. Elle se balançait près de moi comme un arbre jeune dans le vent. Elle regardait au loin, dans la direction des derniers chênes. C’était ainsi que la première femme avait dû s’offrir à l’homme dans le matin frais, dans la rosée des herbes. Elle fut tout à coup pour moi la proie chaude et désirable, comme si nous étions venus chacun des limites de la forêt pour nous aimer.
— Mélita…
J’avais mis ma main à ses petits seins droits. Je riais avec un peu de folie ; et enfin, elle m’échappa ; elle se mit à courir devant elle, entre les arbres : je courais aussi. Ainsi nous pénétrâmes sous les chênes ; je voyais toujours ses talons relever le bord de sa jupe. Ensuite, ils retombaient avec ce bruit singulier de la chair nue. Et il me restait un peu de gêne de courir après elle, moi si grand. La pluie avait cessé, il filtrait d’entre les feuilles un tintement léger, la mouillure brillante d’une eau vaporisée à la chaleur du jour. Et puis ce fut le soleil ; tous les oiseaux à la fois chantaient dans les taillis. Le coucou poussa sa petite porte et sonna les douze coups de midi… C’est ainsi que je connus Mélita. Et ce jour-là, je n’avais pas tiré d’écureuil.
Je n’allais pas tous les matins à la forêt : il se passa des jours sans que j’y revins. Quelquefois on me disait que Mélita était venue danser sous les tonnelles, ou bien on l’avait vue entrer dans le bois avec un homme. La dernière fois, c’était Yets, le beau soldat arrivé en permission pour la moisson. Je ne connaissais pas Yets ; je savais que toutes les femmes l’aimaient à cause de ses pantalons rouges. Et Mélita aussi m’avait dit : Il est beau.
Bah ! celle-là ne pouvait résister à la joie de donner de l’amour aux hommes. Elle n’avait pas l’air de savoir ce qu’elle leur donnait si naturellement : elle semblait avoir été mise au monde pour donner du bonheur. Elle était le désir vivant du village. Au fond, je lui en voulais de n’avoir pas gardé pour moi seul la fleur âcre de son corps.