Or, un matin, je m’en allai dans la futaie. Je ne pensais plus à Mélita ; j’avais pris mon fusil pour tirer les écureuils. Mais quand je fus sous le hêtre, je regardai longuement la place où elle avait dansé. Oui, me dis-je, c’est là que ses petits pieds ont tourné pour moi comme ils tournèrent pour d’autres avant moi, comme maintenant ils continuent à tourner pour Yets. Et je n’étais pas triste, je riais plutôt en dedans de moi pour cette étrange destinée d’une petite femme sauvage des bois. Mais voilà que soudain elle arriva par un chemin sous les arbres, un chemin qui venait du bout du monde. Et elle sembla, elle aussi, dans ce moment, arriver du fond de mes pensées, comme une petite présence évoquée, comme si nous nous étions donné rendez-vous dans la futaie.
— Vois-tu, oui, dit-elle, c’est moi !
Elle me dit cela en riant ; elle n’avait plus sur sa tête son fichu de soie fanée ; elle n’avait pas non plus mon foulard autour de sa taille. Mais un collier de grosses perles, rouges comme des sorbes vives, lui donnait un air de petite reine barbare. Je touchai du doigt le collier, je lui dis :
— C’est Yets qui te l’a donné ?
— Oui, Yets est revenu. Il m’a donné ce collier. C’est lui aussi qui, l’autre année, me donna le fichu.
Je l’aurais battue à cause de sa franchise. Je regrettais à présent mon beau foulard : c’était une amie qui autrefois m’en avait fait don. Elle vit ma peine et me mordant gentiment les doigts, elle me dit avec une candeur au fond de ses yeux d’or :
— Yets est venu avant toi. C’était aussi un matin dans la forêt, et il partait moissonner avec les autres. Et puis je l’ai trompé à cause de toi.
Jack, comme la première fois, se frottait à son jupon avec un tortillement joyeux de la queue et ensuite il parut me dire : Pourquoi ne l’as-tu pas revue ? Mais je retirai mes doigts et elle se mit à pleurer.
— Yets est le premier homme qui est venu, me disait-elle à travers ses pleurs. Avant lui, il n’y avait eu personne. Et quand il est parti pour la ville, il m’a donné le fichu.
Elle pleurait si doucement que ma rancune s’en alla.