—Doucement, doucement, ce n'est pas après vingt ans d'intègres mœurs... J'ai des enfants à qui je dois le bon exemple; et Lydie m'est doublement sacrée.
Il constata bientôt l'inutilité de ce débat. Toujours ses yeux se projetaient au-devant de ceux de l'ennemie; il s'oubliait à les boire avec une ivresse froide, comme un breuvage notoirement empoisonné et qui, pourtant, requérait sa soif de gourmandes et périlleuses délices. Même par les rues, les funestes yeux l'accompagnaient, se miraient au regard des passantes, ouvraient dans sa pensée de profondes et soyeuses alcôves pour l'amour. Il en vint à suspecter très confusément—oh! rien qu'un soupçon, l'ombre d'un petit nuage traînant à terre,—la binarité de sa nature, constaté maintes fois chez autrui, au cours de ses investigations de magistrat.
—L'idée de la faute, ratiocinait-il, est comme un larron qui tenacement cherche à s'introduire dans la maison de l'âme. J'ai eu le tort (mais il est réparable) de laisser la porte ouverte à ce malveillant compagnon. Pour excuser cette faiblesse, il dévia vers la conjecture d'une part d'irresponsabilité atténuant le fléchissement de la volonté chez l'homme.
Sa bonne foi s'alarma.
La présomption d'une action latente et irréductible, s'exerçant au fond de l'être comme un agent secret de désordre, n'est, après tout, conclut-il, qu'une duperie au moyen de laquelle la mauvaise conscience donne des latitudes à la lâcheté. Arrière ces damnables paralogismes!
L'Œil circule dans sa vie intérieure,—œil obsessionnel et qui toujours plus avant descend aux troubles eaux de son désir,—œil nageant avec son regard, comme un lumineux poisson, par-dessus les limons soulevés de la concupiscence.
—Une grande fatigue peut-être, une lassitude de mon corps surmené domptera cet état d'impressivité aiguë et qui me dérobe la discipline de ma volonté.
Le président se contraignit à de laborieuses promenades qu'il acheminait par delà les banlieues. Il s'était plaint à sa femme de pesanteurs de tête; elle-même l'exhortait à expérimenter cette hygiène, toujours profitable aux travailleurs sédentaires. D'abord, l'air des campagnes, absorbé à pleins poumons, lui coula un bien-être indubitable. Par les vents et les grêles il errait, patrouillant dans les bourbiers, pataugeant dans les purins, avec ennui. Il tâchait de se persuader que le servage des créatures hâves et squalides qu'il voyait peiner sur l'aire était pour lui plein d'intérêt. En réalité, un tel labeur seulement lui rendait plus répugnante la basse humanité qui, de tout temps, s'y ravalait. Les pantalons en bouillie, éreinté, ravagé d'une faim-valle, il rentrait se mettre au lit, après avoir ingéré de copieuses nourritures.
Puis le charme bienfaisant s'épuisa; les hantises resurgirent... Des cygnes noirs, de tristes cygnes en deuil, dans un lunaire minuit, voguent sur un lac aux confins du monde, près d'un volcan... Sur une eau de ténèbres passent des nacelles où des musiciens râclent sur des os des airs joyeux... Deux sombres lys sur un îlot hurlent et pleurent avec des abois de chiens... Une araignée file sa toile sur un cercueil au fond d'une alcôve... Et une impression confuse, subie autrefois, surtout persistait... «Impératifs et commandant le renoncement à tout espoir... Prophétiques yeux au fond desquels s'érige l'appréhension des croix... Yeux chargés de rancune... Yeux vengeurs...»