Il avait imaginé un stratagème pour justifier la fréquente présence de Rakma dans son cabinet de travail.
—Ma chère amie, avait-il dit à Mme Lépervié, je suis très absorbé en ce moment par un travail dont je te parlerai plus tard, mais qui exige des recherches et des colligements de textes. Ne pourrais-tu me prêter Rakma pour quelque temps?
Elle n'avait fait aucune objection, et l'institutrice, sitôt qu'il rentrait du Palais, venait s'installer auprès de lui.
—Ah! c'est toi, disait-il en l'accolant. Enfin toi! Et ce sont tes cheveux! C'est ta bouche! Tout ton corps! Mais baise-moi donc!
Il regardait longuement ses yeux, baisait leurs soyeuses paupières, ne savait pas finir de les caresser et de les contempler.
—Figure-toi qu'ils ne me quittent pas, tes divins, tes étranges yeux! C'est par eux que je t'ai aimée, que tu m'as conquis!... Je les ai sans cesse là. Ils viennent au-devant de moi, ils marchent avec moi, ils sont comme toi qui m'accompagnerais et serais partout en face de mes yeux. Et quelquefois, à force de les regarder en moi,—oh! c'est bien drôle!—je ne sais plus bien leur couleur. Mais il n'ont pas de couleur, tes yeux, ajoutait-il en s'exaltant, ils sont de la lumière, ils ont la lumière de ton âme.
Elle haussait imperceptiblement les épaules.
—En ce cas, leur lumière doit bien souvent changer, car mon âme n'est invariable que pour vous seul.
Il se mettait à ses pieds.
—Répète cela, ma petite Rakma, je t'en prie. Oui, répète cela. Pour moi seul, n'est-ce pas? Dis-moi cela encore pendant que je les regarde, ces yeux. Vois-tu, j'étais aveugle. Tu es venue ici, nous ne pensions pas l'un à l'autre. Et puis, un jour, ils se sont posés sur moi. Et je me suis aperçu, ce jour-là, que je ne les avais point vus encore. Mais, alors, je les croyais bien différents de ce qu'ils m'ont apparu depuis.