Un jeu plaisait à Lépervié. Elle lui commandait de se mettre à genoux et aussitôt il s'accroupissait, se traînait à quatre pattes en gémissant. Comme une petite reine indienne, elle s'asseyait sur ses reins, lui talonnait les côtes pour le faire galoper. Il précipitait sa course, s'usant la peau à râcler les parquets, tournant autour de la chambre ainsi qu'en une piste, se cavalant à travers les meubles, ruant du croupion jusqu'à ce que, épuisé, à bout de forces, écumant, il s'abattait fourbu. Mais tout de suite les poings, du haut de ce chevauchement de la féroce maîtresse, le pilonnaient, cognaient comme des mailloches sur sa chair tendue en peau de tambour, lui martelaient les os. Et le front rasant les tapis, il n'apercevait pas l'insolent orgueil de son regard et aussi les mépris de ce regard, tandis qu'inséré entre les fines arêtes cruelles de ses jambes, tout ruisselant de sueurs, il se redressait, précipitait son trottinement d'animal à face d'homme. Cet abject intermède, en lui pinçant voluptueusement les moelles, agissait sur lui comme un actif cathérétique et par la douleur ravivait en lui les nerfs exténués.

C'était plus que jamais le goût de n'être plus, sous le piétinement de l'idole, que la créature conspuée et volontairement servile, dégradée à l'égal de la bête domptée dont il imitait les rauquements d'impuissante révolte sous le talon qu'elle lui appuyait sur l'échine. Afin que la bestiale assimilation fût absolue, elle s'armait d'une baguette, comme un belluaire entrant en une cage, le fouettait pour le faire rugir de colère et de plaisir, l'excitant en outre de ses cris par un simulacre injurieux de la rancune des lions et des tigres enfin disciplinée. D'autres fois, restituant le prodige de Circé (et n'était-il pas consommé depuis longtemps pour l'indigne Lépervié!) il se muait, pour se ravaler plus ignominieusement, en pourceau hognonnant et lubrique, reniflant aux bourrades dont elle le traquait, l'odeur de sa chair en coup de vent! Et une aberration inouïe le faisait goûter un plaisir de dilettante usé à gravement l'écouter, nue entre ses genoux, lui débiter le récit de Théramène, d'une voix de tragédie démentie par un geste dont elle le fatiguait.


Aux vacances, Lépervié, réclamé avec instance par sa femme, faisait enfin sa malle. (Mais va donc, lui persuadait Rakma, elle a bien ses droits aussi!) Une après-midi, il débarquait à la mer, vieilli et raffalé, les bajoues blettes, la peau du col caronculée de flasques ganglions, l'œil éteint sous de ravineuses cernures, tout le visage craquelé de pattes d'oie. Mme Lépervié poussait un cri dès qu'elle l'apercevait, se jetait dans ses bras en pleurant:

—Ah! mon pauvre ami! mon pauvre ami!

D'autres constatations ensuite l'atterrèrent: des stupeurs par moment vitrifiaient sa prunelle; une légère nutation signalait le fléchissement des tendons du col; à de furtives piqûres qui lui épinglaient le rachis, il se massait la nuque d'une friction lente et gauche. Mme Lépervié voulut requérir un médecin; mais il s'irrita, protesta avec vivacité.—«Un médecin, pourquoi faire? C'est un excès de travail; j'ai forcé la dose. Il n'y a autre chose.» Il se contraignait à sortir de grand matin, par horreur des rencontres, gagnait à pas mous les dunes où, étendu à plat sur la bruyère, dans le renfoncement des sables, un sommeil opiacé subitement le figeait. Pour conjurer son adynamie, il entrait vers l'heure du déjeuner se doucher dans un local hydrothérapique, mangeait ensuite avec voracité. Au bout de quinze jours, l'air salin, les bains, l'ingestion copieuse des nourritures saignantes, un désintérêt complet de tout ce qui n'était pas sa normale ataraxie à récupérer, le ravigourèrent. Son œil s'élucida; l'endolorissement de ses vertèbres se dissipa; un reste de dodelinement seulement, par intermittences, déjouait son effort pour le maîtriser. Mais surtout, c'était en lui un apaisement foncier de la chair, une détente des nerfs et des sens que le souvenir même n'aiguillonnait plus. Il percevait confusément la sensation d'un danger, d'une maladie grave éludés. Tout un temps il cessa de penser à Rakma; un jour que Mme Lépervié énonçait son nom, il lui arrivait comme la suggestion d'une personne connue dans un voyage autrefois; il dut faire un effort pour se remémorer la couleur de ses yeux.

Puis inopinément Mme Lépervié lui annonçait l'arrivée de l'institutrice. Il l'avait laissée là-bas avec une amie d'enfance qu'elle rencontrait un jour et qui l'emmenait passer les vacances à la campagne, chez ses parents. Et voilà qu'elle se lassait de la monotonie de sa vie rustique et qu'elle le relançait dans cette convalescence de son corps et de son esprit. Subitement il la revit toute entière, se rappela les supplices et les folies de leur existence à deux dans la solitude de la maison, revécut en un éclair tout le délabrement de ses pauvres membres martyrisés par un opprimant amour.

—Non, se dit-il, c'est fini. L'avertissement, du moins, m'aura été salutaire.

Mais le jour où elle débarquait, la bête le traînant, il allait la prendre lui-même sur le quai et la ramenait à l'hôtel.

—J'ai soif et faim de vous, lui disait-elle pendant le trajet. Ces paysans avec leur énervante stupidité m'étaient devenus odieux. Je n'aurais pas pu vivre là un jour de plus. Toujours je rêvais de vous, mon chéri.