J’aperçois que je n’ai encore à peu près rien dit de la manière, du dessin, de la technique de Steinlen, c’est-à-dire de ce qui, naguère, eût paru le plus important et même le seul objet d’une critique d’art. Elle est d’hier, et pourtant il semble qu’elle ait reculé subitement aux arrière-plans de l’académisme le plus vieillot, cette fameuse formule dont toute la génération de peintres cézanniens des dernières années d’avant-guerre a vécu: «Avant d’être un cheval, une femme nue ou une quelconque anecdote, un tableau est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées». C’était la fameuse théorie de la surface plane, qui fermait la fenêtre ouverte sur la nature par l’art impressionniste et refaisait du tableau une composition décorative préméditée. Transposons-la en littérature: «Avant d’exprimer la vie passionnelle ou intellectuelle, un livre est essentiellement un cahier de papier recouvert de mots en un certain ordre assemblés, et le plus beau livre du monde est le dictionnaire, il suffit de déplacer l’ordre des mots». On n’a jamais pris le moyen pour le but avec plus d’ingénuité, et si des mots ou des couleurs sont assemblés, c’est, essentiellement, pour exprimer spectacles ou passions. Que ces niaiseries sont loin! Si je n’ai presque pas parlé encore de la technique de Steinlen, c’est qu’il ne m’a pas laissé la liberté d’esprit d’y songer. Delacroix disait qu’on doit être capable de dessiner de mémoire la silhouette d’un homme qui tombe du sixième étage; il voulait dire par là qu’on doit acquérir le sens du dessin en mouvement, mais il n’interdisait pas d’être plus ému par un tel spectacle que pressé de le dessiner. Il sort une telle émotion des œuvres récentes du grand artiste dont je parle que je n’ai pas pensé à en examiner les procédés. Ces dessins résument ce que trente ans d’exercice probe et sérieux d’un métier peuvent conférer d’autorité technique à un maître en sa profession. Le talent de Steinlen, depuis les merveilleux dessins qui illustrèrent les deux volumes de Chansons de Bruant, est connu de tout le monde et n’a cessé de grandir.

Il parvient ici, comme il advient à tous les maîtres caractéristes, à une synthèse, à ce qu’on appelait aux temps romantiques un «strapassement» qui évoque certains de ces dessins de Rodin qui furent si mal compris. C’est une sorte d’écriture nerveuse, rageuse, hachée, où le trait est tout, et où la silhouette est remplie par des masses pour donner l’équivalence des valeurs, des volumes, des plans. Partout, dans la recherche du mouvement, s’accumulent autour des membres des personnages les faux traits et les «repentirs». Rien n’est fini, tout y est: cela garde la saveur du carnet de route, la fiévreuse instantanéité de l’impression, sans que jamais le notateur ait fait, de retour à l’atelier, parade d’un savoir facile par des retouches. C’est avec une sûreté inouïe, résultat de profondes études, que quelques taches lithographiques animent une tête, l’éclairent de ces yeux dont aucun n’est «dessiné» et dont on lit pourtant la pensée: compromis, vraiment, entre l’art graphique et l’écriture, griffe plutôt que dessin—la griffe de Steinlen. Quelques tableaux se mêlent à ces lithographies, à ces eaux-fortes. Ils sont peints grassement, lourdement, dans une gamme de colorations étranges et un peu crûment sauvages, par tons plats d’affiche en couleurs. Il en est un notamment—des poilus transportant un blessé sur fond de nuit—qu’on ne saurait oublier et qui a la rudesse d’un Primitif; à la fois vrai et arbitraire, l’effet en est étonnant, et on ne le retrouverait chez personne d’aujourd’hui.

Resté en marge de toute école, de toute théorie, de toutes les tourmentes artistiques qui ont dévoyé récemment tant de talents et donné de l’importance à trop de maximalistes de la peinture, Steinlen est un grand observateur humain dont le cœur a parlé, dont le cœur a aimé ce que voyaient ses yeux, et qui, dans la vaste convulsion, est resté lui-même, plein de pitié clairvoyante. Il se sert magistralement des éléments naturels et éternels de son art, il suggère le sentiment par l’étude serrée puis largement synthétisée du visible, comme un Dickens du crayon: mais aussi avec une âpreté qui n’est point dans Dickens, une âpreté qui décèle la faculté d’indignation, sans laquelle la pitié n’est qu’une velléité inopérante. Toutes les haines sont restées en dehors de la conscience de cet homme à la voix douce, sauf la haine du Mal, et elle parle sourdement à travers ces dessins où il évoque les victimes, où les bourreaux sont invisibles et pourtant toujours présents. Et c’est pourquoi, dans cette guerre que nous faisons, et qui est la guerre faite au principe du Mal, une véritable croisade contre l’Antéchrist, l’artiste miséricordieux qu’est Steinlen est aussi un combattant.

Camille MAUCLAIR.


AUX ABORDS DES GARES
(d’après une lithographie).