Le poilu de Steinlen, c’est surtout le réserviste à barbe grisonnante, le «pépère», l’ouvrier habitué à la pauvreté, à la laideur, au vacarme du faubourg et des agglomérations suburbaines, le travailleur résigné, honnête et franc que rien n’étonne, l’homme des peines que nulle corvée ne rebute, qui sait que, soldat ou tâcheron, sa vie ne pouvait être qu’une série de fatigues ignorées au service d’égoïsmes ingrats: et cette fois, du moins, il sait qu’elles sont au service d’une grande idée très pure, et cela le console et le soutient. Cet être-là, musclé et tranquille, reçoit sur son large dos l’averse des maux comme il reçoit l’averse du ciel; et si la pluie des balles s’y mêle, il n’a ni surprise, ni peur. Au front, dans le dédale des tranchées et dans l’énorme machinerie des services techniques, il est un numéro vivant, comme à l’usine. Cela n’altère ni sa résolution, ni sa philosophie, ni sa bonne humeur, ni ses petites joies. Il est le brave homme de misère. Steinlen, l’admirable dessinateur, psychologue de Crainquebille, s’est souvenu de son Crainquebille devant ces vieux réservistes plébéiens qui ont «tenu» à Verdun, au bois Le Prêtre, dans les boues sinistres de la Somme: c’est toujours Crainquebille, avec son bon sourire désabusé sous sa grosse moustache d’où surgit la pipe consolatrice. Crainquebille ne pousse plus la voiture, il a pris le fusil, voilà tout, et il peine parce que c’est son habitude, qu’il est né pour ça, que le monde a toujours marché à cause de l’éreintement mal payé de tous les Crainquebilles—mais c’est pour la France, pour la ménagère et les marmots autant que pour les bourgeois et les poupées du beau monde, et c’est pourquoi Crainquebille devenu poilu est malgré tout content.

Il n’a pourtant pas d’ambition, et il ne chante pas «le plaisir d’être soldat», et il ne ressemble pas du tout aux grognards du vieux temps. Il ne rêve ni galons ni décorations, et il n’a pas l’idée de «la gloire» malgré les journaux. Il fait ce qu’il doit, il donne tout lui-même, mais il voudrait que ce fût fini, il n’a rien du soldat de métier. Il en est devenu un, et terriblement expérimenté, après quarante mois de risque sublime, mais le but final, pour lui, c’est de rentrer au logis, la tâche accomplie. C’est un des traits de cette étrange et nouvelle «guerre à la guerre» que cette indifférence de la foule armée au prestige légendaire du soldat vainqueur. La Gloire, un dessin splendide de Steinlen nous la définit: le cercueil couvert du drapeau et d’une palme et, devant, quatre femmes en deuil, sanglotantes. L’artiste, ici, a atteint à la puissance sculpturale d’un haut-relief, à l’austérité d’un gothique. Cette merveille de douleur simple est plus éloquente qu’aucun commentaire. Non, il n’y aura pas de gloire, sinon un grand souvenir collectif, parce que les armées sont trop vastes, parce que les innombrables traits sublimes s’y fondent. On apprend encore à nos lycéens des noms de héros antiques, dont chacun a été dépassé par des milliers de nos poilus: c’étaient des citoyens de petits pays et des soldats d’armées minuscules, on pouvait s’en souvenir. Les générations qui profiteront du sacrifice de la nôtre ne liront pas les volumes de citations à l’ordre: qui donc même s’arrête pour lire les noms privilégiés gravés sous les voûtes de l’Arc de Triomphe? Et il faudrait cinq cents arcs semblables pour les noms de ceux de nos héros qui égalèrent les beautés évoquées aux parois de celui-là! Ne nous leurrons pas: la gloire n’aura pas de sens ni de durée, l’instinct vital et le cours du temps conseillent l’oubli, le sacrifice actuel de quiconque se dévoue et tombe est entièrement pur parce que voué à l’anonymat rapide, la plus belle sépulture est celle qui ne porte aucun nom, le nom n’a plus d’importance, et tous le savent et ne regrettent rien.

Steinlen a fait beaucoup de ses dessins dans les gares. Il y a là une grande poésie. Quand on veut affronter la douleur, et mesurer ce qu’en peut contenir sans se briser la pauvre enveloppe humaine, si périssable et si solide tout ensemble, il faut aller dans ces gares tumultueuses et mal éclairées où les permissionnaires disent adieu à leurs femmes et à leurs mioches. L’artiste méditatif peut saisir là les plus violentes expressions du pathétique: le poète peut s’y pencher sur les âmes, un regard les révèle jusqu’au tréfonds. Les génies de Baudelaire, de Carrière et de Rodin sont errants en ces lieux désolants et grandioses. On voit d’inouïes torsions de corps de femmes se donnant toutes, fières, sans fausse honte, dans un dernier baiser à celui qui repart vers la mort. On voit de ces créatures qui rient jusqu’à la seconde du départ et qui, brusquement, l’homme disparu dans le remous, s’affaissent en sanglotant sans lâcher la main de leur enfant hébété. On voit, sous un falot éclairant de vieilles affiches balnéaires déchirées, les faces blêmes des ouvrières qui se tendent vers le couloir d’où surgiront les poilus boueux, revenus du front; et chacune attend le sien, et l’affreux doute les tenaille toutes, et sous la poussée de leurs corps confondus la barrière craque. On entend des phrases qui arrachent les larmes, tout le monde se parle, il n’y a ni distances sociales ni scrupules, parce que tous et toutes viennent pour la même joie ou la même douleur devant ce grand trou noir du fond d’où, parmi la fumée, les feux rouges et verts, la pluie, la nuit, les grands trains impassibles déversent ou emportent des formes aimées. Cette triste beauté, Steinlen l’a pénétrée, et non pas en dilettante, en observateur sagace, froidement curieux, mais avant tout en homme au cœur fraternel; rien du décor et des gestes n’a échappé à son regard de peintre, mais surtout il a communié avec ces foules. Dans le simple dessin d’un «pépère» étreignant sa pauvre compagne en un coin de corridor, il a mis toute la compassion et toute la tendresse, et il a dit autant par quelques traits de son crayon cursif qu’un romancier en bien des pages. Mais, même sans faire intervenir l’image du soldat, il a su évoquer tout le tragique quotidien de cette guerre; il lui a suffi de dessiner deux braves bourgeois verdunois, vieux, faibles et calmes, exilés assis sur un chariot à bagages près de leur petite valise, attendant d’aller où? avec une résignation infinie...

On ne décrit pas un tel art, car il est lui-même une synthèse de la description littéraire, et il faudrait s’arrêter à chaque croquis. J’essaie moins de suggérer l’œuvre que d’en définir les directions en rendant un juste hommage à celui qui, de toute la science de son beau métier et de toute la sincérité de son cœur profond, l’a réalisée. C’est encore un des caractères de cette conception si spéciale que la grande préséance donnée par Steinlen, en ses séries, aux femmes et aux enfants. Il y en a beaucoup plus que de soldats. Par-dessus tout, un chef-d’œuvre d’art, de grâce triste et d’amour: le convalescent infirme, la béquille sous un bras, s’appuyant de l’autre sur une jeune femme aux grands voiles. Rien ne rendra par des mots le modelé de ce jeune corps féminin sous les étoffes et les expressions de ces deux visages, et la technique miraculeusement simple, n’intervenant juste que pour signifier le sentiment. Que cela est donc beau! Courageuse est encore une chose admirable, montrant auprès du soldat prêt à partir, la femme fière, raidie, s’interdisant de pleurer. Et c’est une autre admirable chose, simplifiée à l’extrême, que ce dessin des Convalescents, deux jeunes soldats dont l’un se courbe, accablé, sur sa canne, tandis que l’autre, maigre et livide, défaille à demi, la face vers le ciel, le dos appuyé au mur de l’hôpital. C’est encore ici une œuvre où les limites de la poésie, du roman et de l’art du dessin ne sont plus discernables, où l’émotion emprunte tous les moyens pour s’imposer, où on ne pense pas à ces moyens, où l’idée seule compte. Ce n’est qu’après qu’on se demande comment c’est fait, et quelle magie sort de ce bout de papier crayonné, de cette note de carnet.

Steinlen, dans des camps de réfugiés, dans des centres d’évacuation, a dessiné des femmes et des enfants serbes, avec une force extraordinaire de caractère graphique: la fierté farouche, la mélancolie, la passivité de la race persécutée, massacrée et proscrite sont là tout entières. Steinlen a peint et dessiné, dans les wagons à bestiaux qu’éclaire un quinquet lamentable, le sommeil prostré des soldats recrus de lassitude, s’épaulant, offrant à la lueur trouble des masques ravinés, aux yeux gonflés, aux bouches tordues, béantes, pleines d’ombre. Il a peint, sur une route fangeuse, balayée par la rafale, le croisement des Deux Cortèges, celui des réfugiés qui cheminent avec leurs misérables hardes et celui des troupiers qui leur crient: «On les aura!» Il a vu et exprimé la paysanne et les gosses qui, navrés et stupéfaits, restent les bras ballants devant quelques pierres en murmurant: «C’est ici, chez nous!» Il a dressé, massive et sévère dans sa mante noire, la Vieille des Ruines, la petite bourgeoise respectable, correcte malgré tout avec sa capote et ses bandeaux plats, et dont toute la face est comme vitrifiée sous les larmes figées. Elle est au milieu des décombres, elle ne peut même plus pleurer, elle n’a pas peur, rien ne l’intéresse, c’est une Niobé déjà insensibilisée dans la pierre, cette femme qui a tout souffert, tout vu, et que la mort physique a oubliée alors que son âme est morte depuis longtemps. Ah! Steinlen ne nous montre ni cavaliers, ni batteries, ni charges à la baïonnette, ni drapeaux, ni éclatements d’obus, et la formule de jadis est bien finie, mais comme il nous l’évoque tout de même, la guerre!

Il lui suffit de quelques centimètres d’eau-forte pour nous dire le serpentement de la relève dans l’étouffement boueux des boyaux—des formes confuses, des visages masqués, un faible miroitement sur la convexité des casques. Il n’a fait apparaître qu’à peine l’ennemi en deux ou trois lithographies: en l’une d’elles, un soldat prussien se dresse, la botte sur un cadavre de femme. Dans les deux autres, grandes et peuplées de foule, l’Entrée et la Sortie des geôles allemandes, une humanité malheureuse, paysans, journalières, prêtres, marmots, défile sous les coups de crosse des brutes, et ici encore tout est éloquent, expressif, vrai et poignant sans une seule velléité déclamatoire. Il faut enfin en venir à quelques compositions d’un caractère plus allégorique, où l’artiste révolutionnaire a exhalé le cri de son âme. La plus belle me semble être «La Victoire en chantant». A grands traits de fusain s’esquisse la jeune République nue, emportée dans un mouvement superbe, derrière laquelle s’élance au pas de charge la ligne des soldats. Ici tout est rythme et puissance, et si l’on évoque Daumier, c’est qu’il est immanquable qu’une très belle chose n’en rappelle pas une autre. Ailleurs, Marianne embrasse ses gars blessés pour elle. Deux féroces lithographies montrent la Belgique bâillonnée, la Serbie, nue et décharnée, écartelée sur la croix de supplice où la clouent quatre baïonnettes. Ce sont des visions si violentes qu’on peut à peine les regarder, comme ces dessins de Victimes sanglantes, hachées par le sabre et la mitraille, que l’artiste a rêvées en songeant aux boucheries de Dinant et de Louvain. D’autres ébauches, d’un faire large et brutal, reprennent le thème de la Marianne nue, telle que le génie de Delacroix la conçut le premier, et l’unissent au mouvement de la Marseillaise de Rude. Steinlen est, en effet, de ces hommes qui ont paru être des socialistes, des révolutionnaires, des anarchistes, aux tièdes et aux satisfaits, parce qu’ils aimaient le peuple dévoué et pitoyable et souhaitaient plus de justice, mais qui, en réalité, s’appelaient et étaient tout simplement, aux temps héroïques de Delacroix ou de Rude, des républicains conformes au véritable esprit libertaire, des Français indépendants, rebelles à tout joug, les Français du Chant du Départ, les amoureux de la belle fille au bonnet phrygien. Steinlen est même peut-être, de tous les artistes qui nous honorent, le type le plus net de l’artiste républicain, analyste de notre prolétariat, poète de notre idéal social.

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