Cette idée fondamentale explique tout le caractère et tout le style de cette considérable série de lithographies, d’eaux-fortes et de peintures que Steinlen a réalisée depuis trois ans et demi et dont un certain nombre s’offrent ici. Cette idée, si on l’oubliait, on fausserait le sens de l’œuvre.
Steinlen est allé droit à l’essentiel, à la synthèse: la tragédie de la douleur humaine, acceptée et sublimée par l’impérieux instinct du devoir, la tragédie de la foule souffrante des femmes et des enfants pourchassés par une atroce et inique fatalité. Pour Steinlen, avant tout c’est cela la guerre, et son œuvre est très sombre. Mais il importe de bien préciser. Nous avons vu depuis un an un roman de guerre obtenir un succès prodigieux. Il le méritait par la puissance souvent admirable de ses tableaux. Cependant d’autres romans ou journaux de guerre, dûs à des combattants, ont atteint à cette puissance et ont dit aussi âprement la vérité sur la vie infernale des tranchées—et ils n’ont pas connu le succès de vente du roman dont je parle. Pourquoi? Parce que ce roman était fait pour donner au lecteur de l’arrière une écrasante impression, un découragement torpide, la haine de la guerre en soi, sans distinction entre les scélérats qui l’ont voulue et nous qui défendons notre honneur, notre sol et notre vie. Ce roman dépeignait la réalité: il était pourtant faux parce qu’il n’en dépeignait que la moitié, fort habilement. Pas un officier, pas un être capable de pensée, d’idées générales, en ce groupe farouche de soldats incultes dont l’auteur retraçait la vie, et d’une telle façon qu’on croyait lire la vie de forçats et non de soldats. On s’est battu souvent aussi sous le ciel bleu, au soleil: dans ce roman il n’y avait que pluie, boue et ténèbres. Personne n’y prononçait une seule parole de devoir conscient, de sacrifice noble, d’amour de la France, telles que, loin des irritantes productions d’académiciens chauvins et de l’odieuse conception du poilu d’opérette qui a toujours le sourire, chacun de nous en a entendu dire au plus humble paysan casqué, au plus cruellement estropié des pauvres réformés et grands blessés. Ce livre, littérairement remarquable, troublait la conscience par ce silence calculé sur les hautes nécessités dominant l’horreur présente. Il se terminait par des déclamations anarchistes qu’un Lénine eût pu signer, et qui faisaient de la guerre le crime collectif, à responsabilités égales, de tous les gouvernements, du patriotisme le troisième terme d’une trilogie criminelle dont les deux autres termes étaient l’idée de famille et l’idée de propriété. L’homme qui avait écrit et pensé ce livre s’était bravement couvert en s’engageant hors d’âge, en obtenant par une blessure et une citation le droit de déclarer hautement son pacifisme anarchiste. Mais aussitôt les gens suspects dont nous avons eu tant à souffrir, et dont aucun châtiment tardif ne réparera l’œuvre exécrable, s’emparèrent de ce livre comme d’un parfait instrument de propagande, de suggestion défaitiste, et, que l’auteur s’y prêtât ou non, sous couleur d’une admiration littéraire à laquelle on ne les avait jamais vus s’attacher, ils «lancèrent» l’œuvre et la rendirent dangereuse et corruptrice. De sa pitié ils firent de la démoralisation sournoise.
Eh! bien, Steinlen a eu un passé dont rien, certes, n’est à renier, mais qui a ressemblé par certains côtés à certaines intentions de ce livre, à certaines déductions qu’on en peut tirer. Dans mainte feuille socialiste et révolutionnaire, le libertaire Steinlen, ennemi-né des bourgeois et des satisfaits comme tout véritable artiste, ami des pauvres, ému par la misère, a donné des dessins prestigieux qu’on pouvait considérer comme des images de révolte sociale, refusant l’hypocrisie, espérant plus de justice, plus de réelle égalité et de réelle fraternité. Mais jamais la pitié de Steinlen ne s’est égarée jusqu’à cette sorte d’absolution veule du crime de l’ennemi, jusqu’à cette confusion volontaire entre les responsabilités de l’assassin qui se rue et de l’assailli qui se défend. Les dessins de guerre de Steinlen sont avant tout des poèmes de souffrance humaine; mais la brute allemande y est toujours maudite, même lorsqu’elle n’y paraît pas, on l’évoque. Et dans cette œuvre aussi sombre que ce trop célèbre et trop vendu roman, puissant et néfaste, qui s’appelle le Feu—après tout, bien qu’on l’ait déjà deviné, pourquoi ne pas le nommer—dans cette œuvre aussi sombre de Steinlen, il y a des lueurs très pures: il y a le dévouement, il y a le sacrifice malgré tout heureux de se savoir utile, il y a la noblesse de conscience de Français torturés pour la France, et non pas la souffrance sans but, sans beauté réfléchie, de bagnards en loques bleu horizon ignorant pourquoi on les immole, aussi bas et aussi mornes que les plus sordides moujiks que nous ait peints Gorki.
L’anarchisme de Steinlen se lève, au nom de la peine humaine, non contre nos frères, mais contre la race horrible qui a multiplié cette peine dans l’univers. L’anarchisme de Steinlen n’a rien de commun avec le défaitisme ou la trahison bolchevikiste. L’anarchisme de Steinlen glorifie dans la foule armée de la France l’armée de la paix future, piétinant le militarisme dans sa marche vers l’aurore d’un temps plus serein et plus équitable. L’anarchisme de Steinlen est l’inspiration même de la Révolution des civils faisant la guerre finale à la guerre elle-même. Et si, toute sa vie, Steinlen a été hanté par la question sociale, c’est bien au Germain ivre d’oppression universelle qu’il jette sa haine, c’est bien à tous les enfants de France qu’il garde son amour.
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Steinlen a intitulé une de ses séries de dessins: Les Ouvriers de la Guerre. Cela est typique. Cela définit bien ce qu’est pour nous tous cette lutte: un travail, plus important que tous les autres travaux qu’il nous a fait délaisser, une entreprise collective de démolition d’un système d’idées monstrueuses, coûte que coûte, avant la reconstruction possible—l’immense déblai de l’avalanche barbare écroulée au milieu de la civilisation.
De ces ouvriers, Steinlen nous montre à peine les outils. Il a vraiment rompu avec toutes les traditions de cette «peinture militaire» dont je parlais. Pas de canons, pas de fusils, pas d’équipements, aucun décor précis; l’artiste est allé au front, il n’en a retenu que les pensées inspirées par les spectacles. Des hommes, des femmes, des enfants, avec le moins de détails guerriers que possible: l’homme est casqué, on devine sa capote contre laquelle il a troqué sa blouse, et quelques accessoires de son fourniment. Rien de plus. L’intérêt n’est pas là. Il est tout entier dans les visages et les attitudes, qui suffisent à exprimer tout le pathétique de ces années.