— René, trouvez-moi mon gendre.

Jeanne arrêta le jeune homme au passage.

— Si vous pouviez en être aussi ce serait excellent, glissa-t-elle bas.

Le jeune crétin fit un geste.

— Je le devrais… Mais Voisin a été débordé…

Cady s’était échappée et se promenait sur le quai, feignant l’affairement pour n’avoir point à s’arrêter au hasard des rencontres, et pour croiser dix fois Georges qui se prêtait adroitement à ce jeu.

Tous deux avaient la fièvre, et savouraient jusqu’au fond de leur être la conscience de leur intime et parfaite union inconnue de tous. Et ils goûtaient aussi l’afflux de convoitises qu’ils traversaient, l’émotion sensuelle que leur beauté, leur charme énigmatique et trouble causaient en cette foule spéciale, aux sens à la fois las, et perpétuellement exacerbés.

Eux seuls, parmi cette assistance de vilains pantins efflanqués ou gonflés de graisse, abdomens exagérés, jambes variqueuses, torses déjetés et truqués, visages usés, traits naturellement informes, ou déformés par la vie à outrance, teints décolorés ou couperosés, tissus flasques, diabétiques, arthritiques ou névrosés, eux seuls jaillissaient comme deux fleurs de grâce, d’harmonieuse beauté, de secrète, d’indicible et d’attirante volupté.

Ils n’avaient certes point le charme sain d’un couple frais et vierge, mais ils offraient ce piment, irrésistible pour certains, de la jeunesse candidement perverse, de corps avertis, experts, comme assouplis et entraînés par le désir qu’ils évoquaient constamment, et savaient sans cesse renouveler chez ceux qui les approchaient.

Et leur souveraineté éphémère et toute-puissante de petits dieux de l’amour civilisé, ils l’acceptaient sans étonnement ni vanité, agréablement chatouillés par les hommages multiples qu’ils provoquaient, et dont le trouble ne se répercutait en eux que pour eux deux seuls.