Et parce que nul ne les entendait, dans le tapage du train et des conversations, ils avaient baissé la voix. Hubert glissait à ces confidences qui échappent aux hommes même cyniques, même blasés, lorsqu’ils se trouvent en certaines conditions physiques et morales.

Cady l’écoutait, rieuse, mais sans blague, avec l’intérêt sympathique qu’elle éprouvait toujours devant le cœur masculin mis à nu devant elle, se livrant, s’offrant en un suprême hommage.

— Au fond, disait Voisin, la voix basse, un peu rauque, très différente de son accent habituel, je suis un homme malheureux… Jamais vous ne vous douterez, petite fille, des rancœurs, des regrets qui habitent mon affreuse enveloppe, quand je me trouve vis-à-vis d’un être délicieux et désirable tel que vous… et que je ne puis atteindre.

Elle fit un petit geste sceptique.

— Baste ! avec vos moyens irrésistibles !…

— Non, non, avec de l’argent, avec de la puissance on n’obtient rien en amour que des semblants dérisoires !… Sans doute, nombre de mes pareils se contentent de ce qu’on leur donne, de ce qu’ils prennent… Les plus délicats, — oui, je dis bien, quoique cela ait l’air paradoxal, — les plus sensitifs versent dans un sadisme exaspéré qui leur procure une jouissance dans le dégoût même qu’ils inspirent… Moi, cela ne m’est pas possible… Je ne suis vicieux que par raisonnement, en m’appliquant… Ce que je voudrais, ce que je paierais de dix ans de ma vie, c’est le regard lumineux, admiratif, troublé, de deux yeux de femme qui s’attachent à un visage de joli mâle… c’est l’élan spontané de deux lèvres contre les miennes… Et cela, jamais je ne l’ai connu, ni ne le connaîtrai jamais.

Cady fit observer :

— Croyez-vous que ce ne soit pas le cas d’une quantité d’hommes, même infiniment mieux partagés que vous physiquement ?

Il acquiesça.

— C’est vrai, mais beaucoup sont si vaniteux et si peu perspicaces qu’ils ne s’aperçoivent pas de l’indifférence passionnelle dans laquelle ils vivent. Et puis, certains, s’ils ne plaisent pas à toutes, ont rencontré néanmoins parfois celles qui sont susceptibles de vibrer pour eux, ne serait-ce que fugitivement, que grâce à une illusion, une nuit propice, une coupe de champagne de trop… Quant à moi, je dépasse la moyenne des disgrâces, et partout, toujours, j’ai rencontré la répulsion avouée ou maladroitement niée… Et, si poliment, si habilement qu’on me mente, je ne puis m’y tromper…