Comme Cady l’examinait, il ajouta, à la fois anxieux et résigné :
— N’est-ce pas que je suis bien laid ?
Elle détaillait la hideur de ses yeux malades, saillant de l’orbite comme ceux de certaines races d’affreux chiens, sa peau pustuleuse, toute marbrée de taches, ses oreilles démesurées et dartreuses, son crâne huileux, la gerçure violacée des lèvres sur les dents pourries malgré les soins exaspérés et les efforts des meilleurs spécialistes…
Il reprit, sans attendre la réponse qu’elle ne pouvait pas articuler, car son ironie habituelle tombait devant cette détresse :
— C’est que, voyez-vous, tout s’est réuni jadis autour de mon malheureux embryon pour créer le vilain avorton que je suis… Vous, et tous ceux qui me voient aujourd’hui ne vous doutez guère de mes origines… Imaginez, Cady, que je suis né des amours déplorables d’un libidineux et vilain curé de village, et de sa bonne, une vieille fille de quarante-huit ans, demi-idiote, qui devint enceinte de moi alors qu’elle ne paraissait déjà presque plus femme… Elle me mit au monde au fond d’un caveau du cimetière… Je fus donné en nourrice à des mendiants goitreux… Je grandis dans le fumier et les poux, comme accumulant en moi l’horreur de tout ce qui m’entourait… J’avais dix ans quand mon père mourut, me laissant une certaine somme, avec mission donnée à un parent de la consacrer à mon décrassage et à mon éducation. Ma mère était déjà morte. Je fus mis au collège ; j’en sortis à seize ans pour être placé comme clerc chez un huissier… A cette époque-là — vous allez rire ! — je ne pensais qu’à l’amour, et je supposais naïvement que le cœur d’un adolescent était un inestimable cadeau à faire, même caché en un fâcheux physique comme le mien… Je m’étais épris de la femme de mon patron… Un soir, dans un couloir, je la saisis à pleins bras, je lui révélai ma passion, et je lui offris ma virginité… Elle poussa des cris d’épouvante, appela son mari, qui me rossa et me chassa… J’avais cent vingt francs pour toute fortune. Je pris le train pour Paris, avec l’idée de « faire du journalisme ». Pendant dix ans, je me débattis, puis le hasard me servit, et je sortis du rang… Mais ce n’est que du jour où, par votre mère et mon mariage avec sa protégée, je pénétrai dans le monde gouvernemental, que j’ai pu prendre mon essor… Tout cela, Cady, n’a pas été sans de grands efforts, vous pourriez croire que je n’ai guère eu le temps de penser et de souffrir… Eh bien, pas du tout, on a toujours des minutes vides, que l’on emplit de douleur et de regrets… et, justement, ces minutes comptent triple… Qu’est-ce que je dis ? Elles seules comptent dans la vie, c’est d’elles seules qu’on se souvient…
Cady l’écoutait en souriant doucement.
— Savez-vous ce que je pense ?
— Non.
— Naguère, je vous détestais… A présent, vous m’êtes sympathique.
Il parut heureux.