—Enchantée de faire votre connaissance, mademoiselle Lavernière!... Je suis Mme Garnier, l'institutrice de Mlles Serveroy, les nièces de M. Cyprien Darquet.
Dix minutes plus tard, les deux femmes causaient avec une subite confiance, les jeunes filles envolées sur la glace et se confondant parmi la foule des autres patineurs.
Mme Garnier hochait la tête, un sourire désillusionné aux lèvres.
—Oui, ma pauvre petite, vous êtes en plein désarroi... sentant bien qu'il n'y a pas moyen de lutter contre ces mauvais singes ou ces poupées folles qui nous sont confiées... et d'autre part vous redoutez les représailles maternelles, au cas où l'on découvrirait vos défaillances. Eh bien, à ce sujet, je vous dis tout de suite: n'ayez aucune crainte... L'impunité vous est assurée comme à nous toutes, gardiennes de ces malfaisants troupeaux qu'il nous faut bien laisser brouter à tort et à travers... Non seulement les enfants sont forcément nos complices et nos défenseurs, mais les mères ne se soucient guère de la vérité et l'ignorent toujours... veulent toujours l'ignorer!... pour avoir la paix, pour être libres, pour n'avoir ni à combattre, ni à se tracasser, ni à se reprocher leur veulerie, leur égoïsme, leur sottise, leur lâcheté à remplir leurs devoirs de mères!...
—Ah! que vous avez raison, et que vous les connaissez bien! s'écria Armande avec un élan de haine. Si vous l'entendiez, ma patronne!... dégoulinant ses grandes phrases: «J'exige que vous préserviez ma fille de tout contact vulgaire... Elle n'aura aucune familiarité avec les domestiques... Elle sera ignorante de tout jusqu'à son mariage...» Miséricorde, il faut voir le phénomène dont il s'agit! Une enfant qui parle un argot de voleur!... Qui en remontrerait à une sage-femme... et qu'on trouve cachée dans tous les coins avec un voyou de valet de chambre! Une enfant qui leur est plus inconnue que si elle était au Thibet.
Mme Garnier l'apaisa du geste.
—Chut! ne parlez pas si haut, vous nous feriez remarquer. Et puis, quoi, c'est la vie!...
—Alors, chez vous, c'est pareil? questionna Mlle Armande curieusement.
—On ne saurait guère comparer Mme Serveroy à Mme Darquet. Cependant en ce qui touche la question des enfants, aux résultats obtenus, c'est identique. D'ailleurs, il en est de même dans tous les intérieurs parisiens mondains... C'est toujours des enfants élevés Dieu sait comment!... dont les parents ne s'occupent pas et que ceux-ci ignorent complètement, ne les apercevant qu'à travers une image convenue... stupéfaits quand ils découvrent soudain des tares, des défauts, des vices inattendus dans ces chéris qu'ils ont laissés se gangrener, les yeux fermés.
—Mme Serveroy est la sœur de M. Cyprien Darquet, n'est-ce pas?