—Et hypocrites, avec cela!... Faisant toutes étalage de leurs sentiments maternels!... s'imaginant qu'elles leurrent ceux qui les écoutent!...
—Elles ne sont pas toutes sciemment menteuses... Beaucoup croient sincèrement que leurs simagrées, la parodie qu'elles jouent, c'est bien vraiment tout l'amour maternel, tout le rôle de la mère... Où l'auraient-elles appris, ce rôle?... Auprès de qui?... Ces jeunes femmes ont eu des mères pareilles à elles-mêmes, se contentant de semblants, et leur enfance abandonnée a souffert sans savoir de quel mal elle souffrait ni ce qui lui manquait! D'ailleurs, je le répète, le premier mal, c'est l'argent, le superflu qui permet de s'acheter des remplaçantes, et qui procure des jouissances auxquelles pas une de ces poupées ne saurait s'arracher... l'argent qui habitue à une existence trop douce, trop gâtée!... Chez moi, ça n'était pas le cas, je vous en réponds!... J'étais la fille d'un officier d'infanterie sans fortune, et Dieu sait combien la vie se faisait difficile pour nous!... Ma mère était phtisique—plutôt tuée par la lutte que vraiment tuberculeuse. Eh bien, personne ne l'a su que trois semaines avant sa mort, tant elle savait se dévouer à nous courageusement. Mon père est mort subitement, alors que j'atteignais dix-huit ans, me laissant sans ressources... Nous nous trouvions dans un pays minier, logeant chez de braves gens qui m'ont recueillie... La mère, une veuve; le fils, un contremaître qui, ma foi, m'a épousée trois ans plus tard, ayant voulu attendre ma majorité, par délicatesse... Et, je l'aimais bien, mon pauvre Pierre! Sans doute que j'eusse été heureuse avec lui, et que j'aurais eu de beaux enfants... Mais, il n'y avait pas encore six mois que nous étions mariés lorsque le malheureux est resté au fond de son trou, avec soixante compagnons. Le lendemain, on trouvait sa mère pendue au grenier... Et, j'étais encore seule! Le directeur de la mine me plaça comme gouvernante dans une famille près d'un jeune enfant qui est mort... J'entre chez d'autres gens, l'enfant meurt aussi... Je reste cinq ans dans une troisième maison; la jeune fille, une névrosée, se suicide... J'avais la guigne... et c'était à croire que je portais malheur. Cela n'a pas empêché Mme Serveroy de me prendre... Peut-être qu'elle n'aurait pas été fâchée de se débarrasser de ses filles!... Mais, Dieu merci! rien de tragique n'est arrivé depuis huit ans que je suis auprès d'elles!...
—Sont-elles aimables?... Vous êtes-vous attachée à elles?
Mme Garnier haussa les épaules.
—Oui et non!... On plaint ces pauvres petits produits de la famille bourgeoise actuelle, mais on ne peut vraiment pas les aimer... C'est si rosse, si vide!... Encore, votre Cady, si je ne me trompe, a-t-elle quelque chose sous la peau... Mais mes élèves!... Ah! quelle bouillie! Ça a été éduqué on ne sait comment, et, quand je les ai prises, santé et moral, tout était détruit, fondu... Je n'avais plus de base pour étayer quoi que ce soit. L'aînée a eu une nourrice tarie, le cachant et l'empâtant de farines et de lait conservé... Elle est lymphatique, grasse et molle, incapable d'aucun effort matériel ou intellectuel, et il lui aurait fallu un autre régime que le sien pour refaire son tempérament gâté dès le début... L'autre, au contraire, a été nourrie par une créature malsaine qui lui a laissé dans le sang de mauvais ferments, qui, parfois éclatent en boutons, ou démangeaisons, en espèces de dartres... son caractère est inégal, fiévreux, désordonné... Sortant de nourrice, elles ont jusqu'à huit ans passé de mains en mains, d'Allemandes en Anglaises, battues, houspillées, mal nourries, mal dirigées, tantôt ne sortant jamais de leur chambre, avec une bonne qui les enfermait pour filer dehors des journées entières, tantôt harassées de marches forcées, traînées par une fille qui allait retrouver des amants à Grenelle et saoulait les enfants pour qu'elles se tinssent tranquilles dans un coin du café pendant qu'elle montait dans les chambres... L'une les bourrait de drogues et les soumettait à une hydrothérapie féroce dont elles pensaient crever... Une seconde avait inventé comme punition de les mener chez le dentiste... On m'a remis de petits êtres mal équilibrés au moral et au physique, lâches, menteurs, assoiffés de jouissances à force de privations, indifférents, habitués aux coups, n'ayant aucuns besoins de tendresse... Par où diable les prendre? Comment acquérir quelque influence sur des cœurs atrophiés, les épidermes insensibilisés?... Comment réagir sur un corps sans ressort et sans fond?... Et, de plus, on a derrière soi des parents qui semblent contrecarrer exprès tout ce que l'on tente pour le bien de ces vilains moineaux, alors qu'ils se désintéressent de tout ce qu'il est urgent de surveiller...
Mlle Armande eut une exclamation approbative.
—Ah! comme c'est juste tout ce que vous dites! Mme Darquet prétend adorer sa cadette... Mais, comment lui prouve-t-elle sa tendresse?... En l'attifant de robes coûteuses dans lesquelles la petite grelotte et attrape des bronchites!... Peu importe!... Rien n'est joli comme sa poitrine et ses bras, et, sans écouter sa toux, on la déshabille!... Pour obtenir de jolies frisures, on lui abîme ses cheveux pour l'avenir... On l'empêche de dormir la nuit pour l'amener faire le pantin devant des amies, et le reste du temps, elle est abandonnée à une Anglaise qui la pince et la fouette, elle mange ce qu'elle vole dans la cuisine, elle vit dans la chaleur des fourneaux, dans la puanteur des éviers, se sature l'esprit des spectacles et des mots les plus orduriers! Mais Mme Darquet a bien autre chose à faire que de lever, de coucher, d'instruire, de faire manger et de faire jouer ses enfants!... Elle préfère répéter—sans aller écouter ce qui se dit à l'office!—que ses domestiques sont des perles!... que la bonne de Baby est une perfection «si attachée à l'enfant!»—une personne de confiance, «dont elle est plus sûre que d'elle-même!» Et elle dort sur les deux oreilles, satisfaite, persuadée d'avoir accompli tout son devoir de mère!...
—Si l'on n'examinait pas les choses de près, reprit Mme Garnier, on pourrait nous blâmer de favoriser les désobéissances et de tolérer les incartades de nos élèves. Car, il est certain qu'autant les bonnes sont dures et toutes-puissantes auprès des petits enfants, autant les institutrices qui, plus tard, ont la garde des jeunes filles, se montrent faibles et complaisantes...
Mlle Armande l'interrompit avec feu.
—Parce que nous sommes désarmées!...