Mais, à cette heure, sa petite science était brusquement désemparée devant la nécessité d'évoluer dans des conditions nouvelles, au milieu du danger de la solitude, livrée à ses seules forces.
Elle comprenait que son rôle était doublement ardu aujourd'hui, parce qu'elle se trouvait en face d'un individu qui était précisément celui avec lequel ses coquetteries aiguës avaient été le plus loin et comportaient le plus de sous-entendus voluptueux. C'était aussi l'homme sans préjugés, sans responsabilités, sans frein, l'égoïste réfractaire aux illusions sentimentales et de sensualité surtout cérébrale, celui qu'elle pressentait le plus capable de s'émouvoir profondément pour le troublant mystère d'une âme et d'un corps de femme-enfant.
Si sûre d'elle-même dans les circonstances qui lui étaient familières, Cady éprouvait, à cette minute, une irritante appréhension de commettre des gaucheries, de se montrer au-dessous du rôle encore inconnu qui lui échéait.
Et, quelque chose venait aggraver son embarras: l'évidente compréhension de Jacques Laumière, qui, intéressé, souriant, semblait suivre, à mesure qu'ils se formulaient, les sentiments, et les sensations de la fillette, dépaysée à ses côtés.
Cependant, elle ne tarda pas à reprendre son équilibre, car le peintre, avec tact, avait écarté tous les souvenirs de familiarité équivoque qui les unissaient, et, seul avec elle, il la traitait avec une camaraderie tranquille et presque respectueuse, supprimant même le tutoiement qui leur était habituel.
L'atelier, qui faisait partie de l'appartement du peintre, se trouvait tout au haut d'une maison moderne, située au coin des avenues Henri-Martin et Victor-Hugo.
C'était une vaste pièce, au sol revêtu de tapis particulièrement épais, aux murs richement ornés de tentures, d'étagères, de bahuts supportant des bibelots précieux, mais dont peu de meubles encombraient le centre. Jacques aimait s'y promener librement, ou rêver, étendu sur une chaise longue. Celle-ci, bien souvent, lui servait de lit lorsque, ayant travaillé très tard à des croquis, une invincible paresse lui rendait insupportable l'obligation de gagner sa chambre, d'achever de se dévêtir, odieuse la sensation de changer d'air, d'entours, de se glisser entre des draps froids...
Une particularité de cet atelier était que pas un tableau, pas une esquisse ne s'y voyait, sauf les toiles en train sur leur chevalet.
Laumière n'aimait pas les œuvres des autres; et les siennes, terminées, l'horripilaient quand il les avait perpétuellement sous les yeux.
Riche, orphelin, ayant horreur de toute attache, quelle qu'elle fût, Jacques faisait de la peinture avec un incontestable talent, la plupart du temps en amateur.