L'aspect du vieillard impressionna Mlle Armande. Elle le trouva aristocratique. Le déjeuner l'enchanta. Il y avait de la truite à la mayonnaise, des rognons en brochette, du pâté d'alouettes, une salade, du fromage, des fruits, et les pommes au rhum, ajoutées pour Cady. Le tout abondamment servi et de qualité exquise, ainsi que le vin.
Le Moël mangeait lentement, en gourmet heureux d'avoir conservé un estomac solide, en dilettante qui jouissait de rassasier en même temps son palais de bonne chère et ses yeux de la mignonne créature placée en face de lui.
Depuis longtemps, le vieillard, par mesure de prudence, avait renoncé à l'un de ses plaisirs favoris d'antan: s'attabler en compagnie d'une jolie femme et entremêler les satisfactions culinaires et celles de l'amour. Aussi, la brûlure légère, sans danger, que lui causait cette présence de femme-enfant, lui était-elle une sensation tout à fait délicieuse.
Tout en émettant des paroles quelconques, en répondant poliment à Mlle Lavernière, dont le physique le laissait complètement indifférent, il savourait en connaisseur les trésors de cette chair juvénile, l'éclat incomparable de ces yeux, le grain fin de cette peau, l'or semant cette chevelure soyeuse, tout ce qu'il y a d'indicible et d'inappréciable dans l'extrême jeunesse de l'être humain.
Peu à peu, enfourchant son dada favori, d'un ton solennel de grand-père vertueux, avec des yeux pétillants de vieux marcheur, le sénateur déplorait en termes amers la progressive évolution sociale, où la femme se virilise, perd sa grâce, son charme, répudie ses fonctions, oublie sa raison d'être:
—Pauvres folles qui, pour dominer l'homme, renoncent à l'asservir!... Ne sois jamais pareille à ces disgracieuses péronnelles, Cady!... Ne deviens pas une femme supérieure, une forte tête: redoute comme la peste le ridicule du féminisme et ses désastreuses conséquences... Tu as le bonheur d'être fille... Tu promets même d'être une jolie fille... Aspire à ne devenir qu'une femme, qu'une très jolie femme!...
Et, mélangeant les prescriptions morales à celles qui touchent à l'hygiène de la beauté, il recommandait:
—Soigne ta peau... C'est le satiné, la fermeté, la fraîcheur savoureuse de l'épiderme qui rend irrésistibles tant de femmes à peine jolies... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux consacrer des heures à sa toilette, aux mille soins intimes de son corps—un trésor sans pareil, vois-tu, que le corps féminin—que de s'occuper de politique, de piocher les sciences, le droit, la médecine, même les arts?... La femme, écoute-moi bien, petite Cady, doit badiner avec tout ce qu'elle approche, doit tout aborder en riant, sans jamais rien approfondir, sans chercher à se spécialiser et à posséder un réel talent en quoi que ce soit; autrement, elle devient burlesque et odieuse... La femme ne saurait être ni un savant, ni un artiste: c'est elle-même qui est le mystère et l'art par excellence, que l'homme a le devoir et la joie d'étudier et d'admirer!...
Mlle Armande, secrètement choquée dans son féminisme universitaire et roturier, n'osait, par affectation de distinction, contredire leur hôte. Néanmoins, elle insinua:
—Cependant, monsieur, sans tomber dans les travers que vous stigmatisez si bien, la femme intelligente ne saurait borner son horizon à son cabinet de toilette, ni repousser tout autre savoir que celui des attitudes et de la coquetterie.