Très sincèrement, Cady n'hésitait pas à placer sur la même ligne le Parisien le plus cultivé et tel ignorant Sénégalien; car elle avait le don de pénétrer jusqu'à l'âme des plus inconnus, et le tréfonds de cette âme mise à nu pour ses yeux clairvoyants lui apparaissait bien peu différente chez le barbare et chez le civilisé.
Au centre de la piste s'étendait un bassin environné de simili-rocher, d'une blancheur éblouissante sous le soleil déjà très vif. Pendant l'été, il servirait aux ébats des négrillons plongeurs; mais, à cette époque, seul un vieillard noueux, couleur d'ébène, les yeux et les dents semblant faits du même émail, y évoluait, réclamant des sous pour ses prouesses nautiques.
Accroupi au fond d'une sorte de batelet rond en peau de bœuf cousue, armé de deux palettes en bois, il donnait la course aux canards et aux oies qui, malgré leur fuite à tire-d'aile, étaient bientôt rejoints et cueillis par le cou, les longs bras du nègre s'allongeant comme des tentacules vers leur proie.
Cady, enfiévrée, ravie, galopait à travers le village, jetant les sous à poignée aux enfants et aux négresses, ardente à recueillir les naïfs témoignages d'admiration qu'elle provoquait chez les mâles adultes.
Enfin, un indigène la captiva plus particulièrement.
Assis, solitaire, dans une case ouverte, il travaillait avec indolence, mais sans distraction, à des bijoux frustes, bien que d'un art vraiment original. Il les fabriquait à l'aide de procédés on ne peut plus primitifs et d'outils grossiers dont il se servait à la fois avec les mains et ses orteils agiles.
Auprès de lui, dans un trou creusé à même le sol, brûlait un feu où mijotait on ne sait quelle préparation au fond d'une minuscule marmite. Il en activait parfois la combustion en manœuvrant un soufflet de cuir encore revêtu de poils de vache.
Deux pinces, un marteau, une lime, une enclume faite d'un bloc de fer informe, c'était tout ce dont disposait l'ouvrier bijoutier qui tordait de l'argent ou du cuivre, sertissait des pierres de couleur et formait des bracelets, des agrafes, des bagues, des coffrets tout à fait dignes de l'intérêt d'un artiste.
Demi-accroupi, demi-allongé, il paraissait très grand, d'une maigreur élégante, les mains fines et délicates. Une chemise de laine grise trouée, serrée à la ceinture par une écharpe rose prodigieusement sale, laissait voir le bronze fauve du torse, des bras et des jambes nus. Une mousseline verte enroulée autour de son front ombrageait un superbe visage jeune, fier, de coupe anguleuse, à l'expression dédaigneuse, sournoise et tendre.
Indifférent—plutôt méprisant—du public qui se pressait autour de lui, il relevait rarement ses paupières qui voilaient d'admirables yeux sombres. Impassible et lent, il poursuivait sa besogne minutieuse, comme perdu en des pensées lointaines ou enseveli dans un étrange néant.