—Ma mère?... Est-ce que je sais, moi, ce qu'elle fait... Je ne la vois pas souvent, allez!... Probable que je l'embête.

Il laissa rudement tomber son poing sur la table dont les verres et les bouteilles s'entrechoquèrent bruyamment.

—Misère!... Voilà comment sont les bourgeois! Ils méprisent le peuple, ils ne voudraient pas serrer la main d'un prolétaire ni coucher dans son lit, la sueur du travailleur les dégoûte... Et, à côté de ça, ils flanquent leurs enfants à élever à ce qu'il y a de moins propre!... Tout cela pour ne pas se donner la peine de les éduquer eux-mêmes... Flemme et compagnie, c'est ça le grand monde!

Il saisit une bouteille, emplit un verre qu'il vida d'un trait. Puis il reprit avec un attendrissement croissant, s'enfonçant dans ses ressouvenirs personnels, sans songer à la crudité de ses paroles, aux aperçus réalistes qu'il apportait à ce jeune cerveau que, pourtant, il eût sincèrement voulu défendre des mauvaises ambiances.

—Moi, ce que j'en dis... C'est pas que je les déteste, les bourgeois. J'en ai du sang dans les veines... Ma mère était fille d'un jardinier, elle a été remarquée par le garçon des patrons... Naturellement, y se sont fréquentés et j'ai été fait... Mon grand-père avait la main lourde... Quand la chose a paru, il a si fort maltraité ma pauvre mère qu'elle s'a jetée dans une pièce d'eau qui était pour l'agrément de la propriété... On l'a retirée à temps, mais tout ça lui avait porté un coup, elle n'a fait que végéter jusqu'à ma naissance et après, bonsoir, elle s'a éteinte... Eh bien! que voulez-vous, je n'ai pas à me plaindre de mon père... Il n'a tenu qu'à moi d'entrer dans l'administration, de devenir officier... Mais quoi, j'avais la tête d'un paysan... A la pension où on m'avait mis, ma cervelle pétait... Alors, on m'a laissé bricoler selon mes idées. Je suis parti pour le service, y avait un officier qui faisait de l'auto, ça m'a donné du goût pour la mécanique, et voilà, je me tire d'affaire... Je suis un garçon sérieux, et c'est pas parce que vous me voyez chez des poupées que je m'oublie pour ça. Ça ne serait pas malin, voyez-vous, et un type qui tient à sa peau et qui n'a pas envie d'aller crever pourri à l'hôpital, y se garde de ces fumelles, je vous en fous mon billet!...

Il but encore, et regardant Cady qui l'écoutait en silence avec intérêt, les yeux attachés sur lui, il haussa les épaules, fronça les sourcils et, avec un effort, rappela ses pensées un peu vagabondes.

—Qu'est-ce que je vous raconte?... Mon histoire, ça n'est pas pour vous amuser... et puis, ce n'est pas ça que je voulais vous dire... Voyez-vous, faudrait pas vous familiariser avec du monde que vos parents ne connaissent pas... Oui, il y a longtemps que ça me démange de vous parler, parce que vous êtes une gentille demoiselle et une bonne fille... et que ça me retourne de penser qu'un jour ou l'autre il vous arrivera malheur dans ces fréquentations.

Il eut un geste, désignant le petit Georges, toujours étendu sur la table, dormant profondément.

—Tenez, le gosse que voici... C'est peut-être la plus fichue amitié que vous pouvez avoir... Ça sort de nourrice et c'est déjà pourri... Ça a le vice dans le sang...

Cady s'impatienta brusquement, un éclair farouche dans ses yeux noircis par ses pupilles dilatées.