Après le repas, que l'institutrice et son élève avaient pris dans la salle de bains, le député dînant dehors, Mlle Armande s'adressa à Cady, d'un air à la fois résolu et gêné, le regard fuyant.
—Ma chérie, si cela ne vous ennuie pas de rester seule ce soir, j'ai affaire à sortir... Une conférence par un de mes anciens maîtres de l'Université, à laquelle je désire vivement assister.
Cady ne la regarda même pas, répondant froidement:
—Bien, mademoiselle.
—Il va sans dire que vous me garderez le secret?... Je ne fais rien de mal, mais madame votre mère pourrait se choquer de cette sortie sans sa permission...
La fillette haussa les épaules sans desserrer les dents. Les niaiseries hypocrites de Mlle Lavernière l'excédaient.
Du reste, ce soir-là elle ne ressentait contre la maîtresse de son père nulle animosité, nulle curiosité; seulement, une lassitude extrême l'accablait.
Tournant le dos aux apprêts de toilette minutieux de l'institutrice, elle s'enfonça dans la lecture d'une livraison de Buffalo Bill, dont le style baroque et les répétitions oiseuses l'exaspéraient, quoique le fond lui plût, de ces contes de rudes et sanglantes aventures et de libre vie sauvage. A son insu, cette atmosphère naïve, primitive, saine en sa violence, dans laquelle la lecture la transportait en imagination, la soulageait de celle, compliquée et mauvaise, où son adolescence croissait en réalité.
Elle ne parut point entendre l'adieu timide de Mlle Armande et demeura immobile, le front dans ses mains, les yeux et le cerveau captivés par ces lignes, qui mettaient en elle une sorte d'ivresse brutale, mais salubre.
Cependant, arrivée à la fin du récit, elle referma la brochure avec regret, se redressa et se détira longuement, regardant autour d'elle, comme surprise de se retrouver dans ce cadre banal, après son hallucinante vision de la forêt vierge, des prairies presque inviolées, où courent les «mustangs» indomptés, où se cachent les jaguars, où rampent les Sioux peints en guerre et traînant des queues de loup attachées à leurs talons.