Mais il arriva que, jetée sur la chaise longue, ses vêtements arrachés, la fillette retrouvait dans la nécessité de la lutte une surprenante présence d'esprit. La réalité de l'attaque dissipait la terreur imprécise qui l'anéantissait tout à l'heure.
Souple et nerveuse, attentive et adroite, malgré sa fragilité, elle échappa dix fois aux mains affolées, à l'étreinte de l'ivrogne qui grommelait des imprécations sourdement et soufflait comme un ours traqué...
Cependant, elle eut tout à coup l'affre de sentir ses jambes immobilisées par les genoux du géant...
En vain, elle essaya de s'arracher à son enlacement, les chairs meurtries, les os rompus par son effort désespéré: son buste seul s'agitait.
Ce fut alors que, sentant sa défaite imminente, fatale, elle aperçut, solide et brillant, l'instrument de suprême défense.
A terre, presque sous la chaise longue, auprès du plat retourné et des débris du souper piétinés, gisait un couteau de cuisine, au manche de bois noir cerclé de cuivre, à la lame très large à la base, très effilée de la pointe.
Muette et exaspérée, elle s'empara de l'arme. Et, comme l'homme se courbait sur elle, s'arc-boutant d'une main contre lui, elle enfonça de toute sa force la lame dans la chair résistante, un peu au-dessous du cou, à l'endroit de la clavicule que l'effort du Russe creusait.
Ce fut instantané.
Un cri rauque fusa de la gorge de Lénine et la jeune fille sentit le corps de l'homme peser sur elle, mais devenu mou, incapable d'étreinte ou de volonté, tel qu'un matelas qui l'eût étouffée sous sa masse inerte.
Elle se libéra, d'un élan qui la fit glisser et s'étaler sur le tapis. Lénine s'affaissa sur la chaise longue avec des gémissements.