« Mon Dieu, une femme qui riait ainsi, pouvait-elle donc mentir ? »
— Écoute, ça n’a pas été banal ! s’écria-t-elle avec son habituel entrain gamin. Je pense que je n’ai pas à t’apprendre que Maurice Deber, depuis son retour, me poursuit de déclarations aussi impératives qu’intempestives de son amour… Comme il est très convaincu, et en même temps très hypocrite, c’est excessivement amusant… Il est beaucoup plus jaloux que toi et il me fait continuellement des scènes tordantes… Hier, pendant tout l’après-midi, je l’avais fait marcher dans les grands prix… il était dans un état d’exaspération superlatif… Ah ! j’avais mis à réquisition tous mes flirts : Voisin, Paul Durand, Montaux, jusqu’à Jacques… Ainsi, tu vois !… Et ce que ça avait pris !…
Au nom du directeur du Paris-Soir, le visage de Renaudin se crispa, il eut un geste et murmura quelques paroles. Mais Cady ne l’écoutait pas, toute à son récit.
— Du reste, on avait besoin de ça, parce que tu sais, ici, c’est plutôt rasoir… On nous a fait avaler une de ces séances !… Japonais, préfet, fonctionnaires rouennais, tout le tremblement… On se serait cru à l’heureux temps où père présidait aux destinées gouvernementales !… Bref, le soir venu, pour rigoler un peu entre soi, on s’était réunis chez Marie-Annette, elle, son mari, Hubert Voisin et moi… Pour cela, je te jure que nous ignorions que Deber nous mouchardait !… Ça aurait pourtant été drôle, mais on n’y avait pas songé… Et voilà que tout à coup, la porte, qu’on n’avait même pas fermée, s’ouvre avec fracas, et, comme à l’Ambigu, le bonhomme se précipite, les deux bras étendus :
« — Misérables ! »
Elle se renversa, suffoquée par un fou rire, jetant par phrases entrecoupées :
— Non, c’était chic !… D’autant plus que Paul, lui, l’a pris très sérieusement… Pendant que Marie-Annette, moi et Voisin, nous nous tordions, Montaux se fâchait pour tout de bon… Un peu de plus, ils se battaient comme des chiffonniers, sous nos yeux… Paul a expulsé Maurice Deber plutôt rudement, et il est revenu tout palpitant, les deux cheveux qu’il a encore sur le crâne se dressant… Je te jure, je les ai vus !… Ils voltigeaient d’un air belliqueux… Paul répétait élégamment : « Quel salaud ! je lui apprendrai à vivre ! »
Et, dès le lendemain matin, Deber ayant filé du château discrètement je ne sais quand, Montaux est parti pour Paris, avec Voisin et Paul Durand, nous laissant, Marie-Annette et moi, nous débrouiller pour donner à maman des prétextes aussi plausibles que décents pour cette fuite générale et inopinée de ses hôtes… Heureusement que le ministre était parti la veille, aussitôt après le dîner !… Dans le fond, je crois que maman se doute qu’il s’est passé quelque chose d’hétéroclite, mais elle est à cent lieues de soupçonner la vérité… Quant à moi, tu comprends, je fais mon petit mouton innocent… qui ne sait rien, qui n’a rien vu… Je suis épatante… Je mens rudement bien quand je veux !…
Il semblait à Renaudin qu’il vivait dans un rêve. Les impressions les plus contradictoires se succédaient en lui, le bouleversant, le ravageant, l’anéantissant. Il ne se sentait plus la faculté d’analyser, de réfléchir, de juger… Où était la vérité, le mensonge ?… Qui trompait ?… Il était las, souffrant, étourdi, ses membres lui faisaient mal, sa tête pesait.
Il se leva, et, le dos voûté, les yeux attachés au sol, il s’éloigna du lit, cherchant à échapper à l’influence toute-puissante de cette voix, de ce visage, de toute cette petite créature adorée…