Il la considéra avec une expression de tendresse soumise qu’elle ne lui avait encore jamais vue, qu’elle croyait incompatible avec son masque violent.

— Ne plaisantez pas, Cady, tout cela est si sérieux, si triste… et, vous-même, vous êtes si atteinte, malgré que vous ne consentiez pas à le reconnaître !… Voici ce que je vous propose… En ce moment, ma famille, ma mère, mes deux sœurs et l’aînée de mes nièces sont en Bretagne, au bord de la mer, dans un lieu retiré, calme et charmant… Elles seraient heureuses de vous recevoir, de vous garder parmi elles… Il va sans dire que je ne paraîtrais même pas là-bas, pendant tout le temps que vous y resteriez…

Cady ne le quittait pas des yeux, pleine d’étonnement.

— Moi, dans votre famille ?… Mais je ne connais ni votre mère ni vos sœurs.

— Elles, elles vous connaissent, elles vous aiment…

— Bah ?… leur auriez-vous raconté toute mon histoire ?…

Il répondit, grave :

— Toute ? Certes non… Il y a des choses que, dans l’avenir, nous devrons oublier, vous et moi… Donc, nul ne doit les apprendre… J’ai dit aux miens que le désaccord, que les malentendus profonds survenus entre vous et votre mari avaient rendu un divorce nécessaire. On sait que votre mère vous désapprouve, et l’on comprend qu’il vous faut un foyer irréprochable et sympathique pour y attendre, à l’abri, les événements… Je vous répète que vous serez accueillie, là-bas, avec joie et affection… Vous disiez tout à l’heure que ma famille était cléricale… c’est une erreur complète… Jamais l’ombre d’une bigoterie n’y a régné, et mes sœurs sont plutôt des pratiquantes tièdes… Sans doute, ma vieille mère est pieuse ; elle a peut-être au fond d’elle des principes d’une autre époque, mais elle aime assez ses enfants pour que ses idées se soient modifiées au contact des leurs, plus modernes, et qu’elle adopte sans discussion, sans chagrin, même lorsqu’elle ne les comprend pas tout à fait… Chez nous, la religion est aussi large qu’éclairée… On est trop honnête pour n’être pas d’une tolérance extrême… Ma sœur aînée, je vous le dis franchement, est trop complètement absorbée par l’amour qu’elle porte à ses filles et à ses petits-enfants pour éprouver envers vous autre chose qu’une sympathie sincère, dévouée à l’occasion… mais, en somme, banale. Je suis assuré que vous trouverez au contraire en Denise, la cadette, une affection vive, militante… Elle était à mon chevet dernièrement ; nous avons longuement causé de vous, pendant ma convalescence ; je puis vous certifier que vous possédez en elle une réelle amie… Je vous confierais à elle avec soulagement, certain du bien, de la paix qu’elle apporterait en vous. Et ne croyez pas qu’elle soit austère, morose ou pédante… C’est la simplicité, la gaieté, l’indulgence mêmes… Ajoutez que son âge, trente-sept ans bientôt, en fait pour vous à la fois une sœur très aînée et une mère très jeune.

Cady l’écoutait, absorbée. Il vit que des larmes paraissaient sous ses cils baissés. Il s’écria :

— Vous êtes émue, Cady, vous acceptez ?