Cady avait reculé jusque dans la chambre, et s’appuyait au bord du lit. D’un regard, d’un signe, d’un sourire de défi, elle montra que la couverture était défaite, car durant son attente ardente, elle s’était étendue.
A cette muette et insolente déclaration, Deber eut une protestation violente.
— Vous mentez !… Il n’est pas venu !… Il ne reviendra plus jamais !…
Elle le nargua, mentant effrontément.
— Il est venu et il reviendra… Je n’ai à recevoir ni conseils, ni ordres de vous, mon cher !
Le fonctionnaire colonial, vert à force d’être pâle, agité de mouvements convulsifs, le visage décomposé, lui apparaissait soudain tellement grotesque qu’elle ne lui accordait plus que du dédain.
— C’est la grenouille épileptique elle-même, fit-elle demi-haut, sans le moindre souci d’être entendue.
Mais il n’était guère en état de l’écouter. Les yeux saillant hors de l’orbite, les deux mains étendues, se crispant spasmodiquement comme s’il eût étreint l’objet de sa haine, il disait :
— Je vous avais vue entrer ici furtivement… Un soupçon m’était venu… Je vous ai guettée… Je vous ai revue, cette fois avec lui !… D’abord, à son aspect, je doutais, je ne pouvais admettre que ce fût cet individu que vous vinssiez retrouver… Il m’a fallu vous voir encore… Vous étiez arrivés en même temps, par deux côtés différents, vous vous êtes rencontrés devant la porte… Oh ! il m’a semblé que tout s’écroulait autour de moi !… Ce jour-là, tandis que vous entriez ensemble, je me suis enfui… J’ai couru je ne sais où… J’étais malade, j’étais fou… Il me fallait marcher… et pourtant, une fatigue atroce torturait mes membres… Je me suis trouvé très loin… si las que le courage m’a manqué pour revenir chez moi… J’ai couché dans un hôtel… Pour la première fois de ma vie, j’ai complètement oublié les chères femmes dévouées et tendres qui m’attendaient au logis, inquiètes, bouleversées par mon absence inexplicable… Ma mère, mes sœurs, qui ont passé la nuit debout à guetter mon retour et à pleurer, imaginant mille accidents… pendant que je dormais, assommé, d’un sommeil de brute, sans autre pensée que le cauchemar de votre fantôme dans les bras de cet homme odieux !…
Il se tut et marcha à pas saccadés, les mains nouées derrière le dos, la tête courbée, ses yeux hagards fixés dans le vide, sans doute poursuivant la vision qu’il venait d’évoquer.