Après un dîner plantureux et fin qui s’était prolongé, les convives de Mme Cyprien Darquet, au nombre d’une quinzaine, se trouvaient en cet état heureux qui suit un repas savamment ordonnancé, tant au point de vue de la chère que de la composition des voisinages et de l’aimable ambiance. Ils s’étaient rendus à la terrasse, s’égrenant au long des allées illuminées autour du château ; puis, rentrant graduellement dans l’ombre discrète du parc.
La terrasse, c’était, la nuit aussi bien que le jour, le joyau de la Brolière. Longue de plus de trois cents mètres, elle rangeait ses balustres de pierre au sommet d’une falaise à pic de cinquante mètres de haut, au bas de laquelle coulait la Seine. Des chênes, des châtaigniers quatre fois centenaires l’ombrageaient, réunis par un mur d’épaisses charmilles.
Ce soir-là, bien que la lune ne fût pas levée, la nuit était assez claire pour que l’on distinguât nettement le dessin de la balustrade sombre sur le lointain, ainsi que les massifs bancs de pierre échelonnés à intervalles réguliers. Dans la brise tiède courait un pénétrant parfum de chèvrefeuille. En bas, des bateaux passaient, traînant des feux rouges et verts ; et, à l’horizon, à gauche, c’était la splendide illumination de toute la ville de Rouen étalée sur la plaine, escaladant la colline, avec ses myriades de taches étincelantes, en files symétriques, en zigzags, formant des figures compliquées, ou semées au hasard des demeures.
Maurice Deber, à l’écart des autres convives, fumait, non point les fins et opulents cigares de leur hôtesse, mais de ces minces et longs rouleaux noirs, à la saveur âcre, opiacée, dont il avait pris l’habitude aux colonies, bien qu’à la vérité il n’en fît que peu usage, n’y recourant qu’aux heures de détresse et de suprême irritation.
Ce soir-là, il y avait en lui excès de ces deux sentiments.
Depuis l’arrivée de Cady, il n’avait pu échanger avec elle que les banalités de rigueur en présence d’étrangers. Soit que la jeune femme s’y prêtât malicieusement, soit que cela fût seulement l’œuvre du hasard, il la voyait continuellement s’isoler en des tête-à-tête suggestifs avec d’autres, alors que lui-même ne pouvait obtenir une minute de cette précieuse solitude au milieu d’une nombreuse assistance que savent se procurer les mondains.
Il l’avait devinée dans la plus brûlante intimité de pensée, de regards, de paroles murmurées, tour à tour avec Hubert Voisin et Paul de Montaux, qui, ainsi que sa femme, Marie-Annette, comptaient parmi les hôtes du château. Laumière, et jusqu’à ce forban de Paul Durand avaient bénéficié de ces faveurs mystérieuses, audacieusement accordées en pleine lumière, et il n’avait pu lui aussi la joindre, lui exprimer librement sa colère, essayer de reprendre sur elle l’avantage qu’il croyait avoir acquis auparavant.
Du reste, la vie champêtre, chez Mme Darquet, ne comportait guère de répit. Tout l’après-midi avait été rempli par la réception d’une mission de savants japonais, de passage à Rouen, et qui avaient accepté avec joie de venir saluer la veuve de l’ancien président du conseil. Ç’avait été un interminable défilé d’autos, de landaus, de victorias amenant de Rouen, sans cesse, de nouveaux visiteurs ; la plupart des fonctionnaires, et le préfet lui-même, s’étant précipités sur l’occasion de faire leur cour au ministre que l’on savait en court séjour, incognito, à la Brolière. Vers cinq heures, sur l’incomparable terrasse, où un succulent lunch était servi, la foule était considérable, on eût dit un brillant garden-party dans quelque ministère. Mme Darquet exultait et se multipliait, radieuse, tout en conservant cet extérieur imposant, calme et détaché, qui lui attirait tant de respect et de si nombreuses jalousies de la part des nouvelles venues des cercles officiels, qui manquaient totalement de cette science mondaine qu’elle-même possédait au suprême degré.
Au dîner, on s’était retrouvé dans la relative intimité des seuls habitants du château. A la place d’honneur, en face de la maîtresse de la maison, Edmond Vivien présidait, un peu marri d’avoir à sa droite la vénérable et sourde épouse du sénateur du département, et à sa gauche la toute simple et gentille femme du consul français, à Yokohama ; tandis que le voisinage envié de Cady était dévolu à Hubert Voisin et Paul de Montaux. Avec Paul Durand et Marie-Annette, ils formaient un coin où le flirt aigu et les propos susurrés de façon inintelligible pour le reste de la table semblaient dépasser toutes les bornes permises. Au lieu qu’à l’extrémité opposée, le sénateur, Mme Durand de l’Ile, le consul, Jeanne Darquet, le jeune secrétaire du sénateur, Laumière distrait et Maurice Deber rongé de fureur se morfondaient dans l’inanité consacrée des conversations de repas officiels.
Le café pris, occasionnant une courte mêlée de tous les convives, les groupes des sympathies ou des désirs qui s’attiraient s’étaient naturellement reformés dans le parc. Voisin, Paul Durand et Montaux semblaient ériger une garde jalouse et exacerbée autour de Cady qui les excitait, les harcelait, bien moins pour eux-mêmes qu’en vue d’exaspérer Maurice Deber. Le désarroi, la souffrance de celui-ci lui causaient une délicieuse sensation à la fois superficielle et profonde : satisfaction puérile de gamine malicieuse, frisson de femme qui hait et se venge.