Car sous la griserie, sous la gaieté apparente de Cady, la blessure cachée ne se fermait point. Lorsque par hasard — et c’était cent fois le jour — quelque chose remettait devant ses yeux, devant son cœur, devant sa pensée, l’image du disparu, c’était en elle un subit afflux de douleur poignante, suraiguë, qu’elle chassait désespérément, épouvantée de l’affolement, du désespoir aveugle qui montait en elle, malgré elle. Et, parallèle à sa souffrance d’avoir perdu Georges, croissait sa rancune violente, vindicative, contre le machinateur de sa misère. Marie-Annette, Montaux, Voisin, Paul Durand n’étaient que des pantins qu’elle agitait pour meurtrir, pour tenailler ce spectateur désarmé, à qui elle rendait avec science, avec raffinement, torture pour torture.
Et, tandis que, à l’insu de tous, se jouait entre eux ce drame, le dégoût de sa propre colère envahissait peu à peu Deber. Il n’avait plus la force de s’indigner, de rouler dans sa tête en feu des projets de représailles : il se sentait veule, lâche, il se laissait aller à la dérive.
Assis contre la balustrade, au-dessus de l’abîme de nuit profonde d’où montaient les senteurs fraîches du fleuve, un coude sur la pierre, il fumait en silence, son intelligence endolorie, presque anesthésiée, gardant à peine la faculté de noter l’écho assourdi du murmure de rires et de paroles qui parvenait à ses oreilles.
Cady était là, non loin, accoudée, elle aussi, entre Marie-Annette et Hubert Voisin, serrés à trois sur un petit canapé de rotin. Paul Durand, debout, à côté de Laumière, faisait avec sa cigarette, au-dessus de leurs têtes, un nuage de vapeur blanche très distinct dans les ténèbres, et qui s’étendait lentement, sans se dissiper.
De leur conversation — déjà peut-être incohérente — il ne venait à Maurice Deber que des tronçons informes, et qui, néanmoins, suffisaient pour aggraver sa désolation… Son âme était comme la plaine disgraciée sur laquelle le vent impitoyable apporta peu à peu l’aridité, et que, acharné, il dénude encore de ses derniers buissons, de ses ultimes petites plantes fragiles.
Pour que ces hommes, cette femme tinssent devant Cady un pareil langage, pour que de tels secrets de honteuses, d’effrayantes sensualités fussent effleurés entre eux avec des rires aussi légers, il fallait que les confessions de la jeune femme dans l’appartement maudit fussent vraies, il fallait que tous les fantômes hideux qu’elle avait évoqués devant lui et qu’il niait avec révolte fussent réels… Il fallait !…
Sa tête s’inclina, une sorte de vertige le gagna. A son tour, il souhaita âprement, follement, la mort, l’anéantissement.
La voix aiguë, vibrante, la voix névrosée de Marie-Annette prononçait avec un ricanement voluptueux puissamment évocateur :
— Comme c’est bon sous les doigts, Cady, ta chair ferme et chaude au travers des mailles lâches de cette laine… On dirait que l’on palpe l’épiderme saignant d’un petit mouton incomplètement écorché…
Les yeux clos, Deber avait la vision de Cady en sa robe de mousseline de soie décolletée sur laquelle, pour sortir dans le parc, elle avait passé un paletot de tricot de laine blanche… Tressaillant, les doigts exacerbés, il croyait toucher, lui aussi, cette chair frémissante…