colonisation américaine constitue un exemple caractéristique. Personne ne niera, j’imagine, qu’un esprit capable d’écrire un bon roman, reflet de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail. Le malheur, c’est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient trop souvent victimes de leur fécondité mentale et qu’ils abandonnent trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jugé plus merveilleux. L’homme d’action, au contraire, s’il a peu d’idées, du moins en poursuit-il âprement la réalisation, marchant droit devant soi et toujours de l’avant. C’est le timeo hominem unius libri de l’adage attribué à St. Thomas d’Aquin, qui trouve en eux une justification plus positive que sur le domaine de la spéculation mentale. Mais Blasco s’était toujours cru appelé, même lorsqu’il n’était encore que romancier valencien, à réaliser quelque gigantesque tâche, industrielle ou agricole. Ici encore, ce fut plutôt le besoin d’action que l’amour de l’argent qui conditionnait son rêve. Les richesses acquises facilement et sans effort ne l’attirent pas. Il est ennemi irréductible du jeu, même de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les opérations de Bourse lui inspirent une répugnance plus insurmontable encore. Je dirai plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu’il écrivait Les Ennemis de la Femme, dont la traduction malheureusement mutilée,—comme, déjà, celle des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, pour de soi-disant «raisons éditoriales»—a commencé de paraître dans la Revue de Paris du Ier Février 1921. Ce qui l’enthousiasme, ce sont les fortunes de modernes capitaines d’industrie, créateurs d’immenses fabriques, de lignes de navigation, défricheurs de terrains incultes depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a chanté, plutôt que décrit, la grandeur dans son roman: Los Argonautas. Et c’est sous l’hypnose de cet héroïque rêve qu’il s’en fut par delà l’Océan, pour y continuer, en plein vingtième siècle, l’épopée des conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l’Université des Annales, célébrer les prouesses en quelques périodes—qui s’enlèvent avec la vigueur d’une fresque de Raphaël à la Sixtine—de sa conférence: L’Âme Nouvelle de l’Amérique, qui est de Mars 1918[60]. Visionnaire têtu, c’était la difficulté, c’était l’obstacle qui l’attiraient et aussi l’ambition de faire quelque chose que nul n’eût fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout ce qu’il possédait: ce que lui avait laissé son père en mourant, ce que ses livres lui avaient rapporté, tous ses gains de conférencier.
Ses amis d’Europe ne virent pas sans surprise l’éloquent orateur, dont le verbe s’achetait au poids de l’or, se muer en homme des champs et des bois, échanger les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de truie du gaucho et son frac du bon faiseur pour le poncho en chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu lui donner une concession en pays relativement civilisés et à proximité de centres de colonisation déjà anciens. Il s’y refusa nettement. Il ne venait pas pour être agriculteur. Il tenait à son rêve. Il entendait être colonisateur, s’en aller en plein désert. En conséquence, il choisit, dans la Patagonie, un territoire du Río Negro. Il faudrait recourir aux descriptions qu’en a données l’écrivain argentin, rédacteur à la Nación, M. Roberto J. Payró, dans les deux volumes de son Australia Argentina, pour bien rendre les aspects essentiels de ces régions sauvages et grandioses, interminables solitudes où sévissent les trombes de terre, où, comme au Sahara, de décevants mirages guettent les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les déserts africains, celles de chameaux, au milieu des mêmes tourments de la faim et de la soif. Quand l’illustre Darwin réalisa, de 1831 à 1836, cette expédition scientifique sur les côtes de l’Amérique australe d’où devait naître le livre de 1859 sur l’Origine des Espèces par voie de sélection naturelle, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins de l’Atlantique de «territoires de la désolation». Mais, le long des fleuves qui les parcourent, s’étend une bande de terre d’une extraordinaire fécondité, où semblent s’être concentrés tous les éléments de richesse qui font si totalement défaut dans les espaces désertiques environnants. Découverte par Magellan en 1520, la Patagonie a été partagée, par le traité de 1881, entre l’Argentine et le Chili, et le monument qui vient d’être érigé, à Punta Arenas, au célèbre navigateur portugais n’est qu’un symbole consacrant la lente et progressive mainmise de l’homme civilisé sur des régions qu’habitaient des sauvages tehuelches, pehuenches et autres tribus indiennes primitives. Le settlement de Blasco Ibáñez était situé sur la rive gauche du Río Negro, fleuve qui a donné nom à la Gobernación[61] de Río Negro, peuplée—au moment où s’y établissait le colonisateur—d’une dizaine de mille âmes et dont la capitale, Viedma, n’en comptait guère plus de 1.500. Lorsqu’il en prit possession, il n’en connaissait guère l’état, l’ayant vue au cours de sa tournée de conférences, mais de façon fort superficielle, et ayant réalisé cet achat de trois lieues carrées de terre sur la simple inspection d’une carte. Aussi fallut-il qu’il en recherchât la situation exacte d’abord, puis qu’il en fixât les limites avec l’aide d’un agronome, la boussole à la main.
Ainsi commença une existence étrange, en compagnie de quelques hommes fidèles, sorte d’état-major appartenant aux nationalités les plus diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait été une vieille paillote achetée à un Indien, unique habitant de ces lieux. Blasco y était à peine installé, que le brusque changement de vie, les privations et aussi l’infection d’eaux stagnantes qu’une soudaine inondation avait accumulées, lui causèrent une fièvre si intense qu’il resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au délire, étendu dans cette misérable cabane, à l’abandon, sans assistance qu’une sorte de rebouteuse, ou sorcière indienne. Pendant qu’il gisait de la sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans répit, sur le visage brûlant, ces abominables punaises de grande taille et ailées, qu’au Chili on appelle vinchucas, insectes sanguinaires à la piqûre lancinante. Et lorsque, accompagné par un ami accouru à son aide, il put enfin se risquer, dans une charrette, à aller consulter un médecin—la bagatelle de vingt lieues à faire en plein désert—, le véhicule qui le portait eut le bon esprit de se rompre à la nuit tombante et le compagnon de Blasco dut le laisser là, au beau milieu de la brousse, sans autre protection que la flamme qu’il avait eu soin, avant de partir en quête d’un autre moyen de locomotion, d’allumer dans la steppe, afin d’éloigner du patient, enveloppé dans son poncho et qu’entourait ce cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables mammifères carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures innombrables, des périls variés qui, au cours de ces quatre années de lutte dans un coin du monde soumis, pour la première fois depuis des milliers de siècles, à une volonté rationnelle, marquèrent la carrière du fondateur de la Colonia Cervantes? De ses trois ennemis principaux: la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n’a pas été, en définitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs qu’eussent été leurs hostiles résistances, se fussent laissés vaincre, à force d’énergie. Mais les sociétés de crédit, ces anonymes Shylocks qui opèrent à l’ombre de la Loi, ne l’ont pas lâché un moment, et aujourd’hui, Blasco Ibáñez n’a pu qu’au prix de pertes considérables se libérer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance continuassent à patronner son œuvre, il se voyait contraint, de temps à autre, de laisser là le costume du colon, d’endosser l’habit de ville, de s’installer dans un confortable hôtel de Buenos Aires, d’y réapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques, s’en aller jouer de ruse, en un tournoi inégal, avec les madrés compères qui les gèrent et lutter à forces disproportionnées avec ces chevaliers internationaux de l’agio cosmopolite. Cependant, et malgré les dédains d’une opinion frivole, toujours prête à juger hommes et choses selon les critères de sa pauvre philosophie, l’œuvre colonisatrice de Blasco prospérait. Non seulement il avait défriché la terre vierge et la fécondait par un ingénieux système d’irrigation adopté de celui en usage dans la Huerta de Valence, mais encore y traçait-il le futur emplacement d’un groupement central d’habitations en maçonnerie, dont une gare, la Estación Cervantes, assurerait l’accès. En Argentine, les chemins de fer n’usent pas des mêmes égards que ceux d’Europe à l’endroit des humains. Le settlement de Blasco recevait bien, tous les deux jours, la visite d’un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait faire halte qu’à des lieues de là. L’édifice en bois qu’érigea Blasco en marqua, désormais, l’arrêt fixe et c’est seulement alors qu’il procéda aux plans du pueblo[62], dont les rues, larges de vingt mètres, et les places infinies témoignaient qu’en ces pays neufs, c’est plutôt à l’avenir qu’au présent que songent les règlements de colonisation. Ce pueblo, Blasco le mit sous l’égide du père spirituel de toutes les Républiques de l’Hispano-Amérique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore que d’effigie douteuse, ce fut son buste qu’il érigea sur la Place Centrale: palladium de la future cité, en même temps que réparation d’une injustice étrange et trois fois séculaire. Car si, en Espagne—outre le célèbre château-fort en ruines qui garde l’entrée de Tolède, ce Castillo de San Cervantes qui ne s’appelle ainsi que par une corruption de l’appellation originale, celle du martyr espagnol Servando—un maigre bourg de la province de Lugo évoque seul le patronymique de l’auteur de Don Quichotte, outre-mer tous les saints du calendrier, tous les héros de la mythologie et de l’histoire, mille inconnus illustres ont servi à dénommer villes et villages, mais personne n’y avait jamais songé, avant Blasco Ibáñez, à placer sous l’invocation de l’immortel manchot de Lépante un habitat d’êtres humains, quel qu’il fût. Et, dans les répertoires techniques où sont cependant consignés jusqu’aux moindres patronymiques des plus fous «cervantistes», le nom de Blasco Ibáñez, fondateur de la Colonia Cervantes, devrait avoir sa place de droit.