Anatole France prononça à Buenos Aires cinq conférences et regagna Paris après de brèves escales à Montevideo et à Río de Janeiro. De ces cinq conférences, Blasco fut l’auditeur religieux et, dès la première, le maître français avait commencé sa lecture par un exorde où, en termes choisis, il saluait la présence de l’illustre romancier d’Espagne. Le séjour de Blasco comme conférencier d’Amérique devait être de considérable durée. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, à travers l’Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne prononça pas moins de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plaît à s’exprimer, de «ténor littéraire», recevant de grandes ovations et gagnant beaucoup d’argent. «Le plus pénible, m’a-t-il confié, ce n’étaient pas tant les conférences que l’arrivée dans les localités où elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corvée! Il fallait subir tout le cérémonial de réceptions en règle, assister au défilé des commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se rappeler des centaines de noms, visiter les curiosités de la région et surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours trois pour le moins: celui d’arrivée, celui où l’on fêtait le succès de la conférence, et, enfin, celui d’adieu. Si j’eusse reçu seulement la moitié des sommes dépensées de la sorte, je serais devenu immensément riche!» Blasco Ibáñez raconte aussi avec un plaisir visible les progrès par lui réalisés, au cours de ces longues tournées, dans l’art de l’improvisation oratoire. A son arrivée dans quelque ville nouvelle, il s’enquérait, soit auprès de journalistes, soit auprès des autorités, du thème sur lequel on désirait qu’il se fît entendre. On lui désignait souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une rapide information orale lui suffisaient alors pour parler, le soir même, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner son auditoire. Mais la prépondérance exclusive accordée ainsi au développement des facultés oratoires eut pour résultat d’atrophier momentanément les dons de l’écrivain. «Quand je suis revenu en Europe, m’a-t-il déclaré, j’avais complètement oublié mon métier. En ces neuf mois de discoureur, lorsqu’il m’arrivait d’avoir à écrire, je devais en appeler à la dictée. Et tout ce que je dictais, était dit sur un ton effroyablement déclamatoire et emphatique...»

Son premier dimanche à Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais il ne tarit pas non plus sur tant d’autres souvenirs de ces neuf mois. «J’étais, aime-t-il à répéter, une manière de ténor illustre, un Caruso, avec cette nuance qu’il n’y avait pas, pour moi, de changements de décors. Un simple frac me suffisait pour les diverses séances, et, pendant le temps rituel, je m’égosillais jusqu’à l’aphonie. J’ai gagné ainsi de grosses sommes, j’en ai dépensé de considérables, et, à mon retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat.» Ses conférences dans la capitale argentine avaient alterné avec celles d’Anatole France. Elles commençaient à cinq heures et demie, dans l’un des théâtres les plus distingués de la ville, devant une assistance aristocratique, composée en majeure partie de dames. Ce même premier dimanche dont il vient d’être question, il avait donné, sur les instances de divers groupements, un régal oratoire supplémentaire à une foule composée d’environ 8.000 employés, commerçants et ouvriers à l’aise, gens de la classe moyenne qui, trop occupés la semaine pour venir l’entendre, désiraient cependant savourer au moins une fois l’éloquence du célèbre propagandiste républicain. Cette fête de la parole démocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de la ville et commença dès deux heures et demie de l’après-midi. La chaleureuse ovation qui avait salué l’orateur s’étant calmée, celui-ci, en guise d’exorde, avait déclaré—seul sur une scène immense, où l’on jouait chaque jour des opéras à grand orchestre—que, puisque son auditoire avait sacrifié un après-midi en son honneur, il voulait qu’ils en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu’il entendait les entretenir jusqu’au soir. Blasco tint parole. Durant trois heures et demie, il développa le thème gigantesque des vicissitudes politiques, littéraires et sociales de l’Espagne depuis l’affranchissement de ses colonies d’Amérique. C’était entreprendre de résumer toute l’histoire du XIXe siècle espagnol, période qui est aussi la moins connue des Hispano-Américains. Mais, si parler pendant trois heures et demie constitue, à soi seul, déjà un record, le faire d’une voix stentorienne portant jusqu’aux extrêmes recoins d’un véritable colisée—puisque le vocable, de par son étymologie, signifie un «colossal» amphithéâtre et qu’au surplus, il s’emploie en espagnol pour désigner, par un lointain souvenir de l’amphithéâtre Flavien, une salle de spectacles—et avec l’enthousiasme toujours au diapason d’une multitude qui accueille chaque développement d’un tonnerre de bravos, ou d’un déchaînement de rires, n’est-ce point, en toute vérité, le record des records? Quand Blasco eut parlé ainsi deux heures d’horloge, il ne manqua pas, entre ses auditeurs, d’âmes compatissantes pour le supplier de prendre quelques instants de repos. L’orateur rejeta l’offre. Il savait que la moindre modification du mécanisme entraînerait l’arrêt du moteur. S’il eût cessé, même cinq minutes, de discourir, la fatigue l’eût cloué sur place et l’aphonie l’eût irrémédiablement rendu muet. Il continua donc sans le moindre répit et sans épuisement visible, en pleine tension, jusqu’à ce qu’au coup de six heures, il crut enfin opportun d’entamer sa péroraison et de clore ainsi une harangue dont on ne trouverait d’équivalent, mais dans des conditions bien différentes—que dans les tournois oratoires d’un Vergniaud, lors des tumultueuses séances de 1792-1793, à cette Convention Nationale créatrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir même, Blasco avait perdu l’usage de la parole et qu’il crut sérieusement qu’il ne le recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait été surpris par les accolades particulièrement ardentes de son impresario. Ruisselant de sueur, épuisé, il lui avait, pour écourter une manifestation déplacée, brutalement posé la question: «Alors, combien ça fait-il?» Car le digne fermier des éloquences mondiales n’était tant ému que parce qu’il savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du peso! Blasco, qui avait appris à connaître ce genre d’hommes, savait que c’était en leur parlant affaires qu’il s’en débarrasserait le plus vite. L’impresario lui déclara donc qu’il lui restait redevable d’une somme de pesos équivalant à 14.500 francs de notre monnaie évaluée à l’étalon d’or—car du franc actuel, hélas! on sait que la valeur n’est plus celle de ces époques lointaines. Or, si, comme salaire d’un après-midi de travail, la somme était rondelette, le hasard voulut que lorsqu’il retournait en Espagne, Blasco rencontrât à Montevideo le célèbre torero Antonio Fuentes, qu’on prétend lui avoir servi de modèle pour créer une partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans Sangre y Arena. Blasco, qui brûlait de savoir à la source si l’éloquence était aussi bien payée en Amérique—car tras los montes, ce point n’est pas douteux: les toreros l’emportent sur les orateurs—que la tauromachie, apprit ainsi que la solde du diestro ne dépassait jamais 10.000 pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la première fois, battu un record non plus international, national, et, naturellement, hors de sa patrie.

En s’embarquant pour l’Amérique, Blasco Ibáñez avait projeté de parcourir toutes les Républiques de langue espagnole, jusqu’à la frontière des Etats-Unis. Dût le voyage durer deux ou trois ans, il entendait connaître ainsi une á une les vingt nations dont le scion vigoureux a jailli du vieux tronc ibérique. Il avait, cette fois encore, compté sans son hôte et ce fut son caractère aventureux qui fit échouer ce plan original. Alors que certaines Républiques sud-américaines, qu’à la date présente il n’a pas encore visitées, s’apprêtaient à le recevoir, il mit brusquement fin à sa tournée de conférences, et, par amour de l’action, se mua en colonisateur, devenant, d’homme de lettres, le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus héroïque de ses aventures commençait. L’idée n’en avait pas jailli, comme Minerve toute armée du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de Vulcain, un beau jour de sa tête puissante. Son voyage de conférencier n’était pas guidé par le seul intérêt pécuniaire. Blasco obéissait en principe au programme de son impresario, lorsqu’il s’agissait de se faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses distances qui séparent les provinces de l’Argentine, il devait entreprendre quelqu’un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne saurait se faire une représentation exacte, il redevenait l’écolier capricieux d’antan, ou, pour mieux dire, l’artiste se superposait à l’orateur et, afin de contempler une merveille de la nature, ou d’étudier une colonie agricole modèle, il violentait sans scrupule l’itinéraire fixé. Ainsi put-il voir l’Argentine mieux qu’aucun autre conférencier, ou même qu’aucun autre voyageur européen, depuis la zone tropicale jusqu’aux territoires glacés de l’extrême sud. Parfois l’impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait occupé à haranguer tel auditoire d’une capitale de Province, lorsqu’un écho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il s’attardait à observer, dans une tolderia[57] du Nord, les mœurs des Indiens! Il semblait que ressuscitât en lui l’âme vagabonde des vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires primitifs, la fièvre de lutter avec la terre sauvage, s’attardant, avec mélancolie, à évoquer l’œuvre des premiers hommes blancs, venus pour civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui devinaient sa pensée, ne tardèrent pas à le tenter par leurs offres séduisantes. Lui, être de volonté et d’énergie, accoutumé à la lutte et qui savait agiter les masses au nom d’un idéal abstrait, n’était-il pas appelé à devenir un colonisateur modèle? Alors, pourquoi ne point rester en Argentine et, suivant l’exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas s’y enrichir, dans le métier de défricheur de terres?

Tout d’abord, Blasco s’était récusé, se sentant perplexe. Puis, il se laissa peu à peu gagner par la Chimère. Vivre un roman au lieu de l’écrire, quel beau geste! Et l’on n’est pas pour rien artiste. Le rêve de devenir millionnaire, ne fût-ce qu’une saison, la perspective de remuer l’argent à la pelle, de commander à une armée de travailleurs, de transformer l’aspect d’un coin du sol, d’y créer des lieux habitables: c’étaient là de trop brillantes visions pour qu’il n’acceptât pas de courir le risque d’une aussi gigantesque entreprise. Celui qui présidait alors la République Argentine se montrait, ainsi que ses ministres, enchanté à l’idée que cet écrivain au nom célèbre, en se fixant dans leur pays comme agriculteur, n’allait pas tarder à se muer en réclame vivante qui attirerait les émigrants européens vers des solitudes non défrichées, dont on ne désirait rien tant que la mise en culture rapide. On offrit donc à Blasco de lui vendre des terrains à bon marché, aux termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours vaguement inquiet sur un changement aussi radical d’existence, finit par laisser là ses conférences et revenir brusquement en Espagne. Il y écrivit, de Janvier à Juin 1910, à Madrid, un livre qui, malheureusement, n’a été traduit en aucune langue étrangère, sans doute à cause de ses dimensions monumentales et qui, même après de récents travaux français sur l’Argentine—dont une thèse de doctorat ès lettres, parue en 1920—eût mérité de passer à notre idiome. Ce livre, un in-folio de 771 pages, fut commencé d’imprimer le 20 Janvier et achevé le 4 Juillet 1910, pour la Editorial Española Americana, par J. Blass et Cie, les gravures et les trichromies qui l’illustrent sortant des ateliers Durá. C’est une belle réalisation typographique, que déparent un peu deux types de lettres différents: l’un allant de la page 1 à la p. 502 et l’autre, beaucoup plus dense, de la p. 503 à la fin, c’est-à-dire occupant la portion du volume consacrée à la description des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: Argentina y sus Grandezas[58] et le caractère géographico-historique de la description n’a pas exclu l’insertion, par l’auteur, de récits d’aventures personnelles, telle, p. 646-648, l’excursion à l’ingenio[59] de San Pedro de Jujuy, propriété des frères Leach, Anglais, qui y occupaient plus de 4.000 Indiens à la seule récolte de la canne à sucre. La division générale de l’œuvre est la suivante: Iº Le pays Argentin; IIº L’Argentine d’hier; IIIº L’Argentine d’aujourd’hui; IVº L’Argentine de demain; Vº Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre Ríos, Corrientes, Córdoba, Santiago del Estero, Tucumán, Salta, Jujuy, Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VIº Les Territoires Nationaux.

Sa dette de reconnaissance à l’endroit d’un pays qui l’avait si bien reçu une fois payée, Blasco Ibáñez quitta l’Espagne pour retourner en Argentine. C’en était fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup de lecteurs estimeront à priori qu’une telle décision était chimérique. Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de réfléchir sur ce fait psychique: qu’en Blasco, comme, d’ailleurs, en d’autres romanciers—dont le moins illustre n’est pas Balzac—, il existe une double personnalité, celle de l’écrivain et celle de l’homme d’affaires. Mais d’affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que combinées selon toutes les règles de la logique. Car si la tête d’Honoré de Balzac fut un volcan de projets, dont il s’éprenait et qu’il délaissait tour à tour pour des entreprises commerciales qui le ruinaient et qu’il devait racheter ensuite par un labeur de galérien intellectuel, celle de Blasco Ibáñez abrita également maintes coûteuses fantaisies, dont celle de la