Lors de la période épique de son apostolat en Espagne, il parla dans les endroits les plus disparates: théâtres, cirques, arènes, plages, châteaux en ruines, amphithéâtres antiques et places de villages, où parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux plèbes du haut de quelque char rustique. Fréquemment, le curé, voulant préserver ses ouailles de la contagion républicaine, lançait les cloches de son église à toute volée, pensant ainsi étouffer la voix de l’hérétique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait à dominer le bronze sacré et sortait victorieux de cette inégale joute d’éloquence sonore. D’autres fois, des paysans légitimistes entrecoupaient ses discours de fusillades enragées, où se renouvelait le «miracle» du duel madrilène, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lâches guet-apens. Souvent, par contre, le public prévenu en sa défaveur, qui avait accueilli les premières phrases de sa harangue par des menaces de mort, en saluait la péroraison par d’ardents bravos. Enfin, à plus d’une reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que l’orateur—conformément à l’adage d’Horace: Si vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi[56]—entraîné par sa conviction, avait devancé de ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline littéraire, nul artifice oratoire ne régnaient dans ses prêches politiques et sociaux. Leur transcription sténographique eût procuré aux lecteurs de cabinet cette déception que cause coutumièrement l’impression d’un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant, était intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette vertu magnétique à laquelle je viens de faire allusion et qui confère à de telles manifestations spontanées de l’art oratoire cette puissance d’entraînement refusée aux harangues académiques, dont toutes les périodes sont étudiées, dont rien—pas même le débit, puisqu’elles sont lues, ou apprises par cœur—n’est livré à l’inspiration du moment, ou aux impressions fugitives de l’orateur. Dans certaines circonstances, il est arrivé que Blasco Ibáñez, par crainte d’oublier quelque point d’importance, ait rédigé préalablement le texte complet d’un discours. Vaine précaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son auditoire, que cette ivresse étrange dont, seuls, les orateurs nés ressentent la griserie en face des foules, s’emparait de tout son être, et qu’oubliant son inutile papier, il se lançait à corps perdu dans l’improvisation, proférant des phrases totalement différentes—forme et images—de celles qu’il avait si soigneusement préparées.

Venu en Amérique avec, derrière lui, un tel acquis, il pouvait à l’avance escompter un immense succès de la part de ces publics hispano-américains, si accessibles aux périodes grandiloquentes de leur bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d’une Europe si lointaine, mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives intellectuelles; si artistes, en leur délicieuse spontanéité.