Descendons de l’empyrée pour le terre à terre, j’allais dire le terrain—puisque de duels il s’agit—d’une réalité sublunaire un peu moins éthérée. J’ai indiqué, dans le précédent chapitre, que Blasco Ibáñez, dans sa période combative de député républicain, s’était, plus d’une fois, mesuré avec de redoutables adversaires et qu’il maniait aussi intrépidement—encore qu’avec moins d’habilité professionnelle—l’épée et le pistolet que le verbe. Je crois savoir qu’il se battit ainsi de douze à quinze fois. Cependant, il est le premier à faire gorge chaude du soi-disant «code de l’honneur», invention tragiquement puérile qui ne démontre rien d’autre que l’incurable snobisme de certaines classes d’hommes. Blasco n’aime pas qu’on l’entretienne des incidents d’un passé qu’il considère comme bien mort, grand trou noir et plein d’ombres sinistres dans sa vie. Cependant, n’ayant pas hésité à abuser de sa bienveillance, il a consenti à m’avouer qu’il s’était surtout battu pour fournir, à qui en eût douté, la preuve «de que no tenía miedo»[48], et, aussi, qu’il ne nourrissait, à l’endroit de ses adversaires politiques, aucune espèce de haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mélancolique dont, si l’on n’en trouve guère de trace dans ses romans, sa conversation privée, dans ces évocations rétrospectives, n’est nullement exempte: «Algunas veces he pegado y otras me pegaron á mí. ¿De qué ha servido esto en mi vida? ¿Qué ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de muerte ¡tres meses antes de escribir La Barraca!...»[49]. Mais, lorsqu’on se bat comme se battait Blasco: «pour prouver que l’on n’a pas peur», l’on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de commettre un genre d’imprudence qui, dans de telles rencontres, coûte fort cher. C’est ainsi qu’ayant été grossièrement pris à partie, dans un journal de Madrid, par l’un des recordmen du tir au pistolet en Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l’arme, se décida pour celle même où excellait son adversaire. «Il verra, de la sorte,—fit-il tranquillement observer à ses témoins—que je ne le crains guère.» Mais à peine l’ordre de faire feu était-il donné, que la balle de ce bretteur l’atteignait au sommet de la cuisse, à quelques millimètres de l’artère fémorale! J’ai hâte, cependant, d’en venir au duel dont il a été parlé plus haut, qui occupa un moment l’Espagne entière et fut aussi, non seulement le plus sérieux, mais encore le plus original de tous les duels de Blasco Ibáñez. C’est de celui avec le lieutenant de la Sûreté de Madrid qu’il s’agit. Pour s’expliquer l’origine de ce défi, il importerait de se dépouiller momentanément de la mentalité française, de tâcher de penser à l’espagnole. Ce n’est pas chose aisée à tous et je ne suis pas sûr que l’essai en réussisse à quiconque ne connaît, de l’Espagne et de ses mœurs, que ce qu’il a pu recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des conversations avec des touristes souvent intéressés à cultiver la ridicule légende d’une Espagne de tambours de basque et de castagnettes, dont Carmen constitue l’exemplaire-type et, malheureusement pour nous, classique. Mais je ne puis m’attarder sur cette matière, qui exigerait des développements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux quelques pages, si exactes, que Blasco Ibáñez a écrites pour le livre: L’Espagne Vivante, me bornant à noter qu’entre une séance de la Chambre des Députés française et une audition du Congreso espagnol, il y a un abîme et que même nos plus tumultueuses sessions n’ont, à Paris, rien de commun avec les orages parlementaires des Cortes, je veux dire de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est censé représenter le peuple, l’autre, le Sénat, étant surtout un rouage de la monarchie. Or, un soir où il y avait eu, à la Chambre, une de ces tempêtes dans un verre d’eau qui l’agitent périodiquement, les députés républicains furent l’objet d’une manifestation populaire enthousiaste, à leur sortie de l’édifice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et dont l’entrée, peu monumentale, s’orne de deux lions coulés en bronze de canons marocains, trophées de la bataille de Tetuán, en 1860. Comme toujours, en pareille circonstance, la police madrilène intervint avec une brutalité inouïe, dispersant à coups de sabre les manifestants. Dans ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l’un des officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organisé militairement. Le lendemain, dans l’interpellation qu’il adressa au Gouvernement, il traita son adversaire de façon extrêmement dure. Il n’en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de police, se considérant offensés par les paroles du député de Valence, exigeassent de leur compagnon qu’il demandât à l’offenseur une immédiate réparation par les armes. Mais le Président de la Chambre, aussitôt averti de l’affaire, intimait à Blasco l’ordre formel de refuser ce duel, ajoutant que, s’il passait outre, il proposerait à l’Assemblée de le soumettre à une procédure spéciale, vu que le règlement interdisait tout duel ayant pour cause des paroles prononcées par un député en séance du Parlement. Et c’est ici que commencent les péripéties les plus bizarres de ce duel «par bonté». Le lieutenant de la Sûreté était marié et, je crois, père de famille. Il n’avait, pour vivre lui-même et faire vivre les siens, que sa maigre solde. D’autre part, le Code de l’honneur militaire n’était-il pas formel? Il fallait que cet homme se battît ou qu’il fût rayé, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons intervinrent donc en sa faveur et une députation d’officiers de police s’en fut trouver Blasco, en appela à son humanité, le supplia de ne pas jeter sur le pavé un collègue malheureux. Le tribun se laissa émouvoir par cet étrange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte de Bélisaire un jeune gradé impertinent qu’il n’avait aperçu que quelques secondes, dans la nuit et à travers le désordre d’une manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d’arranger les choses de façon à ce que le duel restât ignoré de la Chambre. Les conditions de cette rencontre n’étaient pas moins extraordinaires que le mobile qui l’avait décidée. Prétextant que leur ami était l’offensé et qu’il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les témoins du lieutenant décidèrent que ce combat serait à l’américaine, les adversaires étant placés à vingt pas, avec faculté de faire feu à volonté pendant trente secondes. Ce n’était plus un duel, c’était un suicide et les témoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la responsabilité de cette lutte de cannibales, se récusèrent. Mais lui, dans sa manie de prouver qu’il ne craignait personne, s’obstina et se battit sans témoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain par deux profanes. A l’ordre de ¡Fuego![50], comme il disposait d’une demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait pour, ensuite, tirer en l’air. Mais le lieutenant, qui rêvait de devenir un héros en débarrassant l’Espagne de l’Antéchrist, avait malheureusement pris la chose au sérieux. Profitant du répit imprévu que lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sûr de son coup, envoya à celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes fléchissantes et d’un mouvement réflexe, appliqua aussitôt les deux mains à la partie atteinte. Mais,—ô miracle de quelle Virgen[51] propice?—il ne tarda pas à se convaincre qu’il était sain et sauf. Le souffle, qui l’avait un instant abandonné, lui revenait normal et l’on n’apercevait, au point de contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L’explication du prodige apparut aussitôt, sans qu’il fût besoin de recourir aux instances surnaturelles. Le député portait une légère ceinture, qu’il avait étourdiment gardée et dont la boucle de métal, en recevant le choc, avait pénétré dans les chairs, où elle s’était incrustée et tordue. Obstacle imprévu, qui avait suffi à faire ricocher la balle homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce hasard, eût certainement provoqué la mort instantanée de Blasco Ibáñez!
Le duel se termina, de la sorte, sans résultats, et Zamacois relate qu’alors que l’illustre Docteur San Martin s’approchait du député, lui assurant qu’il venait de naître une seconde fois, «l’un des témoins de l’officier, celui, précisément, qui avait exigé les conditions barbares du duel,—il est mort, un an après, dans un asile d’aliénés—s’approcha aussi de Blasco pour le féliciter». «Très bien, très bien!—s’écria-t-il en lui serrant la main—Je suis heureux que cela finisse ainsi. Et, savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J’ai lu tous vos romans. Ils me plaisent infiniment, infiniment!» A quoi Blasco Ibáñez fit cette simple réponse: «Vous avez failli en faire fermer la fabrique!» Que l’on vienne donc prétendre que le maître est dénué d’humour! La moralité de cette fable tendrait à établir qu’il est possible qu’un homme échange des coups de feu avec un de ses semblables uniquement pour ne pas lui nuire dans sa carrière. Mais l’on risquerait, en insistant sur elle, de se voir traiter, par quelque lecteur morose, de simple galéjaïre méridional et mieux vaut s’arrêter là. Toujours est-il que ce duel, je l’ai dit, fut fort commenté et que de bonnes âmes crurent ne pas devoir laisser échapper l’occasion de mettre en lumière, pour des fins de propagande religieuse, le caractère «providentiel» d’un tel dénouement. La boucle de métal assumait, à leurs yeux, la dignité légendaire du «nez de Cléopâtre», ou du «grain de sable de Cromwell». Entre les milliers de lettres que reçut le pécheur impénitent, il en était une qui portait le timbre d’un prince de l’Eglise d’Espagne, du Cardinal-Archevêque de Grenade. Ce prélat, alors octogénaire, avait, dans sa prime jeunesse, suivi la carrière militaire. Quel beau coup de filet c’eut[c’eût] été pour le vieillard que de ramener—avant de quitter ce bas monde—dans le sein de la confession catholique l’auteur impie de La Catedral! On devine les arguments dont son apologétique sénile usait: avertissement du ciel, protection de la Virgen et analogues lieux communs de théologie morale. Blasco, homme exquis, répondit à cette missive intéressée par une lettre courtoise et l’archevêque, croyant la conversion en bonne voie, redoubla d’admonestations pieuses. Au bout de quelques mois, sa mort mettait fin à une correspondance unique dans les échanges épistolaires de Blasco.
Ces lettres ont été détruites, comme tant d’autres, et il faut qu’à ce sujet, je revienne sur l’un des aspects les plus attrayants de la personne morale de Blasco Ibáñez. Je ne me piquerais pas de posséder une science littéraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis de remarquer que le charme piquant des «clés» a trop souvent conditionné le succès d’œuvres d’imagination, depuis le Diable Boiteux de Lesage—pour nous en tenir aux livres sur des choses d’Espagne—jusqu’aux célèbres Pequeñeces du Jésuite D. Luis Coloma, dont la vogue remonte, précisément, aux années où Blasco écrivait ses premiers essais romanesques de matière valencienne. Sans commettre, d’autre part, de formels romans à clés, il est toute une catégorie d’auteurs qui essaient de remédier à leur manque d’imagination créatrice par l’introduction, dans leurs récits, de bribes, plus ou moins défigurées, de leurs propres expériences sentimentales. Ces écrivains ont coutumièrement la faiblesse de se peindre en Don Juans doués d’un pouvoir de séduction souverain, dont le charme victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, manie plus déplorable encore, il en est qui n’hésitent pas à utiliser, dans ces inventions autoapologétiques, les malheureux comparses avec lesquels ils se sont coudoyés dans la vie quotidienne, transformant ainsi en grotesques pantins d’honnêtes gens dont le seul tort fut d’avoir cru au génie de ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur connaît certainement quelques exemplaires, plus ou moins notoires, de cette école, je suivrai le conseil que Pierre-Charles Roy inscrivit, au XVIIIème siècle, sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui représentait une scène de patinage, ne se doutant sans doute pas que la postérité allait s’emparer de ce vers pour le transformer en phrase légendaire:
Glissez, mortels, n’appuyez pas...
Blasco Ibáñez n’a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa riche imagination lui permet, Dieu merci, de dédaigner une aussi pauvre méthode. Il n’a pas besoin, au surplus, de transcrire la réalité de son existence pour produire l’image de la vie. Ses romans, s’ils eussent dû, pour être assurés du succès, exposer à la malignité publique les intimités de personnelles amours, n’eussent certainement jamais été écrits. «Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero»[52], aime-t-il à répéter, et, d’ailleurs, c’est une vérité d’expérience que les «romanciers féminins», ou les «poètes de l’amour» ne sont Lovelaces qu’en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent leurs victimes, s’ils les servent et resservent à leur trop crédule clientèle en les accommodant à des sauces diverses, le ragoût ainsi cuisiné ne laisse pas d’être, au fond, toujours pareil. Ces lady-killers sont généralement de piètres amants, dont les bonnes fortunes mériteraient d’être appelées «littéraires», si cette épithète pouvait décemment s’appliquer à leurs proses mercantiles. Les vrais amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zèle intempestif d’un académicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l’on apprît, tout récemment, que le plus long n’eut rien d’éthéré, selon que le croyait qui s’en rapportait aux transpositions dans l’œuvre imprimée de ce grand artiste.
Comme son idole, Hugo, le romancier de Entre Naranjos est resté muet sur ses rapports vécus avec la femme. J’ai relu ses romans avec une intention arrêtée d’y surprendre,—sachant ce que je sais de sa vie,—quelque chose de similaire à une allusion discrète à ses amours. Mais cette enquête m’a déçu. On m’avait, de fort bonne source, assuré que les femmes ont joué, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco Ibáñez, un rôle considérable. Des indiscrétions savoureuses circulent même à ce propos. Et n’est-ce pas, aussi bien, à cause d’exigences, ou de convenances sentimentales, que, précisément, ce même Blasco Ibáñez a abandonné, depuis tant d’années, son Espagne pour courir le monde? Sans doute, il est avéré que la Leonora d’Entre Naranjos, fut bien, comme on le prétendit, une chanteuse russe d’opéra, avec laquelle l’auteur avait voyagé, lorsqu’il ne comptait que vingt-deux ans. J’ai entendu aussi interpréter de façon semblable d’autres héroïnes d’autres de ses romans. Mais, l’ayant prié de me fournir quelques lumières sur ce point controversé, je me suis heurté à une fin catégorique de non recevoir. Le maître, se souvenant peut-être des racontars suscités par sa Maja Desnuda—où des exégètes «bien informés» ont voulu voir, à côté d’un Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une comtesse d’Alberca peinte sur le vif d’après certaine dame de l’aristocratie madrilène, qui faisait alors beaucoup parler d’elle—, se souvenant peut-être aussi que, deux ans plus tard, le scandale recommença avec Sangre y Arena, dont diverses interprétations tentèrent d’identifier la fantasque Doña Sol, s’est enfermé dans un silence que rien n’a pu briser. Lorsqu’on lui signale telle ou telle analogie, réelle ou fictive, entre une situation de ses romans et un fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complète, il manifeste un si total désarroi que l’on songe incontinent, pour expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibáñez en particulier, je sais qu’à plusieurs reprises, il lui est arrivé de tracer des personnages qu’il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu’en fait, ce n’étaient que les duplicata d’êtres de chair et d’os, par lui observés bien auparavant et recréés, par la superposition des souvenirs, dans leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas compte de ce mystérieux processus de «cristallisation»—comme s’exprimait Stendhal,—identifie immédiatement les originaux et là-dessus les médisants, ou les envieux, se mettent à crier au scandale! Il importe ici, plutôt que de me livrer à des considérants théoriques, que je cite un cas vécu comme illustration de la doctrine que j’avance, cas dont quelques rares initiés—dont feu Luis Morote, qui en écrivit, à l’époque, un article dans l’Heraldo de Madrid et aussi le vieil aède valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut citées de Cultura Española, déclarait «ne pas devoir risquer des éclaircissements que l’auteur n’avait pas jugé à propos de fournir»—ont su trop peu, pour que le mystère n’ait pas continué à entourer l’une des productions écrites peut-être avec le plus de fougue par Blasco Ibáñez et qui ne fut imprimée que pour être, aussitôt, impitoyablement détruite par ordre de son auteur même. En 1907, Blasco, qui se trouvait au début de la période la plus importante de sa vie sentimentale, composa en quatre mois un roman qui, intitulé: La Voluntad de Vivir[53], passa sans délai à la composition, chez les éditeurs F. Sempere et Cie à Valence et ne tarda pas à être tiré à 12.000 exemplaires—chiffre des premiers tirages de ses romans à cette époque. Le livre sortait des presses et était déjà annoncé au public, quand certaine personne, qui exerçait alors sur l’auteur une influence souveraine et dont le nom, pour des causes qui n’importent pas ici, doit être tu, en ayant reçu en don le premier exemplaire tiré, et l’ayant lu en une nuit, crut s’y reconnaître, peinte au naturel et dans ses moindres particularités physiques et morales. Epouvantée par la véhémence et la chaleur de ces descriptions, où elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s’imagina que le public allait sans peine y démêler l’histoire d’une passion secrète, là où le romancier était convaincu de n’avoir pas tracé une ligne qui ne fût impersonnelle et—comme on dit dans le jargon de la critique scientifique—«objective». S’il se fût agi de ces Lovelaces de cabinets particuliers, dont il a été question plus haut, la solution de l’incident eût été malaisée, ou, plutôt, elle eût eu lieu au détriment de la mystérieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte d’écrivains, si elle avait à choisir entre la détresse morale d’un être cher et une satisfaction d’amour-propre professionnel, n’hésiterait pas et se déciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut alors un geste qui me semble plus éloquent qu’un long discours. La Voluntad de Vivir allait être mise en vente dès le lendemain. Il télégraphia à Valence de tout arrêter. Cependant, l’attention du public avait été attirée sur l’incident et des «bibliophiles» offraient des sommes folles à qui leur procurerait un exemplaire du roman condamné. Blasco eut alors son second geste, qui complète le premier. Il ordonna à Sempere et Cie de brûler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre fut exécuté. 24.000 pesetas—12.000 de droits d’auteur et 12.000 de frais d’impression et de brochage, à la charge de Blasco—montèrent donc, en fumée bleuâtre, dans le ciel d’indigo de Valence et de La Voluntad de Vivir rien n’est resté, si ce n’est le seul exemplaire, qui sait? de qui avait été la cause de cet holocauste. Peut-être, cependant, Blasco Ibáñez redonnera-t-il, quelque jour, cette œuvre étrange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux des romans qu’il annonce, dans son dernier volume, comme étant «en preparación»?[54].
VI
Voyage en Amérique du Sud.—Amitié avec Anatole France.—Prouesses de Blasco Ibáñez comme conférencier.—Le «ténor littéraire» bat le torero, ou 14.500 francs or pour une conférence.—L’orateur se transforme en colonisateur.—La vie dans la Colonia Cervantes, en Patagonie.—Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les banques.—Un discours prononcé la carabine Winchester à la main.—Fondation d’une seconde colonie, à Corrientes.—Contraste entre ces deux settlements, séparés par 4 jours et 4 nuits de chemin de fer.—Le premier hôte de la nouvelle maison tropicale.—Le colonisateur renonce à son entreprise.
Le 5 Juin 1908, El Liberal de Madrid avait annoncé que Blasco Ibáñez allait quitter la tour d’ivoire où l’avait fait s’enfermer le dégoût pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, Cultura Española publiait, dans son Nº de Février 1909, une courte note où il est dit que «le romancier Blasco Ibáñez fera prochainement un voyage à Buenos Aires pour y prononcer une série de conférences au Teatro Odeón sur divers sujets de littérature, de sociologie, etc.» Ce voyage avait été organisé dans les conditions suivantes: Blasco Ibáñez, qui commençait à être l’un des romanciers espagnols les plus lus de l’Amérique latine et qui était devenu collaborateur des principales publications de ces Républiques, avait reçu, d’un grand impresario de théâtre de la capitale argentine, l’offre de participer à une série de conférences dont le but était surtout de mettre les littérateurs les plus en vue de l’Europe en contact avec des pays neufs et encore peu connus. Déjà, le célèbre historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico Ferri—l’auteur de cette Sociologia Criminale traduite dans les principales langues européennes et l’un des chefs du parti socialiste d’alors en Italie—s’y étaient, les années précédentes, fait entendre. Cette fois, l’impresario hispano-américain avait jeté son dévolu sur Anatole France et Blasco Ibáñez.
Quand ce dernier arriva à Buenos Aires, l’exquis conteur français s’y trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs traits communs de leur esprit et un même idéal politique rapprochaient, nouèrent en Argentine une amitié qui ne s’est pas démentie et, malgré leurs différences d’âge, ont entretenu, depuis, des rapports où règne la cordialité la plus franche. Blasco Ibáñez était, d’ailleurs, sincère admirateur des fictions délicates de l’Académicien naguère attaché à la bibliothèque du Sénat et il lui est arrivé fréquemment, lorsqu’il séjourne à Paris, de déjeuner avec lui, en compagnie des éditeurs de traductions françaises de ses romans, les frères Calmann-Lévy. L’on manque rarement, au cours de ces agapes, d’évoquer les lointains souvenirs du séjour en Argentine. «Vous rappelez-vous, dit l’auteur de Thaïs, votre entrée triomphale à Buenos Aires?»—«Triomphale, non, réplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c’est tout.»—«Triomphale», insiste Anatole France, qui tient à son affirmation. «Je l’ai vue, comme j’ai entendu le merveilleux discours que vous leur avez lancé, du haut d’un balcon. Je ne sais pas l’espagnol, mais j’ai parfaitement compris!» Cette entrée, en vérité, avait été, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco était le premier écrivain espagnol qui, par suite d’un inexplicable manque de relations intellectuelles entre l’Amérique du Sud et une nation que celle-ci appelle toujours «Madre Patria»[55], venait renouer le fil de la communication mentale directe, rompue depuis trop d’années. Il se présentait, de plus, dans des républiques dont il parlait la propre langue, qui était celle de son pays, et où il comptait, je le répète, un fidèle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une très forte colonie espagnole, dont les membres, d’idées avancées en leur majorité, étaient heureux de démontrer à ce persécuté de la monarchie, par un accueil enthousiaste, leur fidélité aux doctrines qu’incarnaient sa vie et ses livres. C’est ainsi qu’une foule qu’il eût été difficile d’évaluer exactement—de 70 à 80.000 personnes—, attendait le romancier à son débarquement, au port de Buenos Aires, et l’accompagna depuis le navire jusqu’à son domicile. L’affluence était telle, que la voiture conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu’un peloton de cavalerie dut lui frayer le chemin de l’hôtel. Mais, pour en revenir à Anatole France, ce qui séduisit le vieux maître dans le discours—le premier qu’il entendait de lui—de son collègue et émule, ce furent, j’imagine, le débit véhément, naturel et expressif et cette toute méridionale exubérance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement les lèvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la personne, et encore, peut-être, cette sorte de pouvoir inconscient d’autosuggestion grâce à quoi l’orateur, comme si une vertu magnétique s’engendrait en lui, finit par être à tel point dominé par son sujet, qu’insensiblement il atteint les hauts sommets de l’éloquence. Mais, dans le cas concret de Blasco Ibáñez—qui est surtout un improvisateur—l’enthousiasme, générateur des belles périodes, est en fonctions directes et de la matière traitée et de l’auditoire auquel on l’expose. Pour qu’il parle bien, il lui faut être pleinement convaincu de ce qu’il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou hostile, peu importe, mais qui soit une foule véritable.