comme celle du poète romain.» A l’époque où sa qualité d’agitateur politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibáñez fut exilé assez longtemps dans une petite cité d’Espagne, antique évêché où toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais épiscopal. Le proscrit commença par dévorer tous les livres qu’il put rencontrer en ce lieu. Quand tout fut épuisé, et comme sa situation de fortune ne lui permettait pas d’achats personnels de volumes, il se rabattit sur la seule matière restante: des vies de Saints et des traités de Théologie, que conservaient religieusement de vieilles dévotes, qui les tenaient de chanoines défunts, leurs amis d’antan. Or, un jour, il découvrit, par miracle, qu’une de ces femmes possédait dans sa demeure une grande bibliothèque d’ouvrages profanes. C’était la veuve d’un officier supérieur du Génie. L’excellente dame se signa, lorsqu’elle entendit le jeune homme la prier de l’autoriser à lire, volume par volume, sa librairie. «¡Pero si son de cosas militares!»[38] alléguait-elle, scandalisée. Rien n’y fit. Blasco eut raison de cette ignorante soupçonneuse, et, six mois durant, s’acharna sur Montecucculi, Jomini et analogues théoriciens, tant anciens que modernes, de l’art de la guerre, dont les seuls patronymiques, aujourd’hui, le feraient sourire, tant il les jugerait étranges, sur ses lèvres. Mais il a un aphorisme favori, celui-ci, que: «todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida»[39]. Et, en vérité, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins. C’était durant la Grande Guerre. Il avait été convié à dîner par plusieurs de nos généraux et ce fut à leur table que le hasard de la conversation l’amena à mentionner les doctrines qui lui étaient devenues familières, il y avait exactement vingt-huit ans. «Comment diable avez-vous appris tout cela?» lui demanda, interloqué, l’un des commensaux, qui ne pouvait comprendre qu’un romancier en sût aussi long que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais à tout autre qu’un officier breveté, sans doute. Blasco raconta alors l’histoire de la bibliothèque de la veuve de l’officier du Génie. Toutefois, de tous les livres qu’il s’est assimilés, au hasard de ses navigations aventureuses sur l’océan sans limites du savoir humain, ceux qui ont toujours eu ses préférences, ce furent les livres d’histoire et l’on sait avec quel zèle il a traduit en espagnol, non seulement Michelet, mais encore l’œuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A. Rambaud. Entendons-nous bien, d’ailleurs. Blasco Ibáñez ne croit pas du tout à l’histoire comme à une science. Pour lui, cette discipline est la cousine germaine du roman, un mixtum compositum se rapprochant de la vérité—quid est veritas?—, une comédie dramatique où manœuvreraient d’infinies masses humaines. Et les historiens, lorsqu’ils savent faire revivre le milieu qu’ils évoquent, lui apparaissent comme des collègues, ou, mieux encore, comme une sorte de romanciers manqués, qui n’auraient pas su se spécialiser. Dans son for intérieur, je ne suis pas sûr du tout qu’il ne se gausse parfois doucement de ces pontifs qui semblent croire posséder le secret du passé, convaincu qu’il est, avec d’autres, que l’histoire est un roman qui fut et le roman une histoire qui eût pu être. Il m’en a confié, naguère, la définition suivante: «Para mí, la historia es la novela de los pueblos, y la novela, la historia de los individuos»[40]. Je me souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui répliquer par la voix de Cicéron: «Historia vero testis temporum, lux veritatis, vita memoriæ, magistra vitæ, nuntia vetustatis»[41]. Mais le maître se borna à lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-même, à ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien, dantiste et helléniste éminent, lequel avait coutume de dire que «dove sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse»[42].

Il est d’usage, chez bien des littérateurs, de professer une prédilection particulière pour la peinture. Beaucoup d’écrivains, même, s’avouent réfractaires à la musique et, lorsqu’il leur arrive de discuter de cet art, il n’est point rare que leur grandeur intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier, à l’abri d’assertions extraordinairement erronées. Encore que Blasco Ibáñez—et sa Maja Desnuda est là, pour l’attester—ressente en artiste la peinture et la sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d’être pour lui la musique. Je rapporterai à la lettre la déclaration qu’il me fit sur ce point. «Entre les génies humains, il en est un qui se détache par-dessus tous les autres. Supérieur à Shakespeare, supérieur à Cervantes, c’est un démiurge. Il a atteint l’apogée du sublime. Il a entendu palpiter la grande âme mystérieuse dont chacun de nous détient en soi quelques parcelles. Et cet homme, c’est Beethoven.» Son culte pour le musicien dont la surdité lui inspira un touchant parallèle avec celle du romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l’article français qu’il écrivit en faveur de Hoyos en 1919[43], a acquis les proportions d’une adoration absolue. Chacune des pièces de ses diverses demeures est ornée, qui d’un buste, qui d’un portrait de l’auteur des Sonates et des Symphonies. Est-ce à cause de sa puissance de sentiments, de son extraordinaire force d’expression dans ces compositions fameuses, que Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinité élective? Quiconque est quelque peu familier avec les premières œuvres du romancier, y aura remarqué, très certainement, avec quelle joie il y décrit les effets de la musique même sur les êtres les plus frustes et vulgaires. Ainsi, dans Arroz y Tartana, le chapitre IV. Ainsi le chapitre VI de Cañas y Barro. Ainsi, dans La Catedral, le chapitre IV et le chapitre V. L’amour de Blasco Ibáñez pour Wagner a, d’autre part, été déjà l’objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mérimée pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du Bulletin Hispanique, de «fanatisme». Faut-il rappeler les merveilleuses pages de Entre Naranjos et le morceau de bravoure d’Arroz y Tartana, p. 181, sur la Symphonie des Couleurs? Ce que l’on ignore généralement, c’est que Blasco Ibáñez a été critique musical au cours de sa féconde carrière de journaliste et que ses campagnes en faveur du réformateur du drame lyrique trouveraient, s’il en était besoin, leur justification historique dans la nécessité urgente de débarrasser la scène espagnole de la prépondérance absolue des douceâtres mélodies de l’opéra italien, en ces époques où le sceptre de la critique musicale était tenu à Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Millán, de taurophile mémoire! Blasco Ibáñez justifie pleinement l’aphorisme de Shakespeare:

The man that has no music in himself
Nor is moved with concord of sweet sounds,
Is fit for treasons, stratagems and spoils;
The motions of his spirit are dull as night,
And his affections dark as Erebus:
Let no such man be trusted. Mark the Music![44]

Et l’auteur de ce dithyrambe improvisé qu’est la Symphonie des Couleurs estime toujours, avec le poète des Fleurs du Mal, que

Comme de longs violons qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.[45]

Un autre amour de Blasco Ibáñez, tout aussi véhément que son amour pour Beethoven, est celui qu’il professe pour Victor Hugo. Un jour, au critique français Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles, déclaré que «les Espagnols aiment beaucoup leurs poètes, qu’ils ne lisent pas», la fille de Juan Nicolás Bœhl de Faber, connue dans le monde littéraire sous son pseudonyme de romancière: Fernán Caballero, répliqua: «¡Qué verdad, qué verdad, empezando por mí! Pero ¿quién lee tanto, tanto, tanto?»[46]. Je puis avancer avec certitude que Blasco Ibáñez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu tout Victor Hugo. Aussi est-il légitime qu’aux censeurs frivoles de cet autre démiurge, il ferme la bouche par un laconique et catégorique: «N’insistez pas! Ses défauts, je les connais. Dieu aussi a ses défauts. A en juger, du moins, par ses critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des millions d’êtres continuent à croire en lui. Ils y croiront toujours. Permettez s’il-vous-plaît que je reste, moi aussi, fidèle à la religion de ma jeunesse. J’adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dévots: «en esta fe quiero vivir y morir...»[47].—Quand il revint d’Argentine à Paris pour y rédiger ses Argonautas, un reporter de Mundial Magazine qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet hôtel qu’il habitait à Passy, rue Davioud, fut frappé par ce qu’il appelait: «l’obsession amoureuse de Blasco Ibáñez pour Victor Hugo». Et M. Diego Sevilla ajoutait: «Victor Hugo partout, partout où nous promenons nos regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dévotion... Chez lui, Blasco Ibáñez n’est qu’un hôte, un hôte de Victor Hugo. Et c’est celui-ci qui préside, dans tous les recoins de la poétique demeure.» Cela serait vrai également de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa Kristy à Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes. Et pourtant! Malgré les taches qui la déparent—dont les moindres ne sont pas que, trop souvent, la simple émotion cérébrale, l’artifice littéraire même, le parti-pris et l’abus de l’antithèse l’emportent sur l’impression du cœur et de l’âme; bien que les grands poèmes politiques—Châtiments, Année Terrible,—ne soient, en dépit de la supériorité de leur forme, que de simples pamphlets; malgré le fatras de tant de pages pseudo-historiques—Histoire d’un Crime, Napoléon le Petit,—et des élucubrations philosophiques, polémiques et critiques, comme encore malgré les productions confuses des dernières années, il reste que tout ce qui est du passé, du présent et de l’avenir, du fini et de l’infini, traversa ce vaste cerveau perpétuellement en ébullition et qu’éternellement, le voyant de la Légende des Siècles, pour ne citer que le plus magnifique de ses grands poèmes épico-lyriques, aura son œuvre citée comme l’éclatant témoignage d’une puissance verbale inouïe mise au service d’une imagination incomparable et sa personne même exaltée par le culte pieux des générations successives, parce qu’elle fut, selon un mot célèbre, l’instrument sinon le plus mélodieux, du moins le plus sonore qui ait jamais vibré aux quatre vents de l’esprit.